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Le lustre de Jean-François Buisson

Au début des années 2000, les frères dominicains envisagent de faire disparaître l’inélégant plancher de lambris installé dans les années 1825 à la croisée du transept et de la nef pour dissimuler l’absence d’un dôme de pierre, puits de lumière qui devait couronner l’église et qui ne fut pas mené à bien faute de ressources financières. Les dominicains imaginent une autre source lumineuse et entrent en contact avec l’artiste bordelais Jean-François Buisson. Celui-ci a conçu un lustre monumental de six mètres de diamètre, d’une hauteur de trois mètres et pesant près d’une tonne. La ville passe en octobre 2006 une convention avec l’artiste pour l’achat et la mise en place de l’œuvre dans l’église. Ce lustre de fer, de verre et hérissé de diodes permettant des variations de couleur, est constitué d’une sphère centrale et de six vasques en métal déchiquetées et recousues reliées entre elles.

L’histoire du lustre racontée par
Frère Jean-Philippe Rey, o.p

Nous (les dominicains) sommes Bordelais depuis l’an 1221 et nous n’en sommes pas mort, bien au contraire. Depuis quelques années nous avons installé notre couvent, rue des Ayres, dans le « Vieux Bordeaux », et il y a peu de temps nous avons accroché une « comète » à notre église. Je suis heureux de vous en raconter la petite histoire.

Un mot sur l’église Saint-Paul

Les jésuites la construisent au XVIIème siècle grâce à des dons, qui vont se tarir trop vite. Conséquence immédiate, dans les parties hautes de l’église, à la croisée du faux transept, ils abandonnent leur projet de coupole. (C’est là que viendra notre lustre). Au XIXème siècle, la Ville se demande ce qu’il faut faire de ce chantier arrêté et de ce trou qui perce la voûte. Élever une coupole ? Trop cher. On décide de poser un plancher imbécile et opaque, là où devait sourdre une lumière tamisée. Cent ans plus tard, les dominicains ont repris la question municipale : Que faire ? Tenter de réaliser un dôme de pierre ? Quelque soit l’époque, la réponse demeure : « Trop cher !». Et pourquoi ne pas installer une source lumineuse qui viendrait répondre au vœu de l’architecte ? Et pourquoi pas.

Rencontre

A Bordeaux, qu’y a-t-il de plus impressionnant que l’intérieur de la base sous-marine ? Mes pas me conduisaient régulièrement dans cette cathédrale – catacombe. C’est ainsi que je suis entré en conversation avec Jean-François Buisson, dont je connaissais les œuvres, vues au H.36 et dans les commerces de mon quartier. Son art « branché » épousait trop bien la musique du bunker aquatique pour qu’il me soit venu, comme une évidence, qu’il serait le créateur d’un lustre dans notre église baroque. Dans cet atelier, immense, sonore et obscur, au milieu du danger des objets saillants et rouillés, j’ai eu la chance d’entendre les harmoniques terrifiantes de sa meuleuse ou de sa disqueuse. Les jours de soudure, son chalumeau offrait un spectacle éblouissant dont les murs de bétons parlent encore. Au milieu de ces séances créatrices, mes pensées allaient à la bruyante genèse du monde, quand Dieu créa le mouvement : d’un geste phénoménal. Les tremblements de terre, les tornades, les éruptions volcaniques gardent en mémoire cette violence originelle, créatrice de vie. C’est cela que Jean-François nous restitue dans la sculpture.

Mais encore ?

A y regarder de plus près, les objets qu’il métamorphose avaient eu une vie, avant. Ils s’appelaient alors « filtre ; chaudron ; cuve ; godet de pelle mécanique ; suspension de camion… ». Plutôt que de les détourner de leur vocation passée, l’artiste travaillait à leur offrir une vie moins éphémère. Il exaltait leurs formes fonctionnelles, laborieuses, sans ornement, pour en réaliser des Natures Mortes de métal avec des fragments du quotidien. Même si cela peut vous sembler outrancier, je trouve que cet art n’est pas étranger à celui de Chardin ou de Cézanne, peignant des fruits toujours plus éternels, plus goûteux et plus réussis que ceux que l’on croque tous les jours. Avant Buisson, Gargallo, Gonzales, César, avaient arraché de la ferraille toute forme de précarité jusqu’à en faire un matériau noble. Tout cela fait à Jean-François une bien belle famille.

Notre lustre : une cosmogonie moderne

Après plusieurs visites, j’ai été domestiqué par ces oeuvres épurées dans le vacarme. Une fois terminées elles résonnent d’un émouvant silence sidéral. C’est ainsi que je me suis pris de passion pour l’œuvre maîtresse de son atelier. Une sorte de nacelle en construction, faite de poussière et de vent, de feu et de vide. Le résultat ? Une machine de fer, une apparition fantastique qui ne mène pas au réel mais au songe. Jean-François considère le monde comme une sculpture. Il s’approprie des fragments pour enrichir le cosmos de nouvelles étoiles. Notre lustre est un astre. Au centre du noyau sphérique trône une jarre de verre aux formes arrondies, fécondes. Trois œufs, de la même matière, voisinent dans l’ombre de l’Éden. Cette solaire corne d’abondance est défendue par des bêtes métalliques aux gueules de serpent ou de gargouille. Ici, il n’est plus utile de se souvenir que, dans une autre vie, ces visages guerriers étaient les dents d’une pelleteuse.

Autour de la sphère naviguent sept satellites. Leur disposition asymétrique crée le mouvement même de cet ensemble baroque. Les corps célestes sont faits de vastes coupelles ouvertes vers le ciel, comme des encensoirs. Le feu les a ajouré, brodé, allégé, de telle sorte qu’elles tamisent la lumière qui les surplombe. Au creux de chaque nacelle un cœur de verre (aquarium dans une autre vie) diffuse la lumière vers les pampilles, en échange de quoi par un jeu de miroirs invisibles, une flaque lumineuse mouille et colore le dessous des nacelles.

Pour contenir ce vaisseau étoilé, Jean-François lui donne une charpente aux pures formes ovales qu’il a arrimées à notre voûte céleste, avec de fortes chaînes de bateaux. Grâce à quoi il supportera les plus longs voyages qui conduisent de l’homme cosmique à l’homme intérieur. Le temps de ce passage, « l’Objet » nous éclaire (ce qui n’est pas original pour un lustre), mais sans tapage. Si le royaume de l’humain est dans la lumière du jour, le royaume spirituel commence avec la nuit et son mystère. Il suffit de l’accepter et d’y pénétrer pour être illuminé. Dans sa mémoire de veilleuse, on lui a entré vingt programmes de couleurs : bleu, vert, rouge, blanc, or, violet, rose… Dès la porte de l’église, comme un sémaphore, il nous dit le temps liturgique, c’est ce qu’ont décidé les Frères.

Nos distingués anges bois dorés, façon Louis XV, qui font la Gloire de notre autel majeur, ont adopté le lustre. Et vous, ami lecteur, quand vous viendrez le voir à 20 m du sol, j’espère que vous profiterez de la paix qu’il offre sans compter, car de sa virulence originelle vous ne trouverez pas trace à Saint-Paul. Alchimie du lieu. Et si vous êtes un naufragé, laissez-le vous conduire vers l’inaccessible.