Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

« Demande ce que je dois te donner » (1 Rois 3,5)
 
Quelques mots, une phrase courte, un songe nocturne, nous l’avons entendu : le Seigneur s’adresse ainsi à Salomon : « Demande ce que je dois te donner ».
La situation n’est-elle pas surprenante ? La Bible ne renverserait-elle pas les rôles ? La prière prendrait-elle place dans ce dialogue étonnant ? Enfin, Dieu étant Dieu, on peut admettre que si l’on ne peut s’empêcher de lui demander quelque chose, en un mot : de le prier, en revanche, que Dieu puisse prier un homme de le prier, voilà une situation cocasse ! Cependant, dans la formulation « Demande ce que je dois te donner » : qui est la référence, au fond ? Salomon aura-t-il encore un rôle ? Dieu ne laisse-t-il pas une simple apparence de liberté à Salomon ?
 
Mais profitons de cette démarche nocturne du Seigneur auprès de Salomon. En raison d’une telle prière de Dieu, cette nuit illumine nos jours. Car la vérité de notre prière est là, dans cette origine divine, mystérieuse. Nous avons coutume de nous attribuer le premier rôle, celui du priant qui se tourne vers Dieu. Nous avons souvent pris l’heureuse habitude de lui demander quelque chose, à commencer par sa miséricorde, son attention, sa présence, des signes de sa bienveillance ou plus lucidement son pardon.
Aussi, que Dieu se tourne avant cela vers nous, voilà qui peut-être avait échappé à notre cœur, à notre attention. Nous étions comme préoccupés de nous devant lui ; il veut nous apprendre à être occupés par lui « pour nous les hommes et pour notre salut ». « Il nous a aimés le premier ». Depuis toujours cet amour est le début de la conversation qu’il entend établir avec nous. Son éternelle charité a entrepris une conversation divine, qui s’inaugure à l’origine de notre être, et qui se tient à notre écoute. Dieu qui nous créa, sait qu’il doit nous donner : « la vie, la croissance et l’être ».
Mais il nous créa libres ; il attendra donc notre prière. Il nous la suggèrera, il en dira l’importance, il ira jusqu’à en transmettre les mots et la grâce dans les Psaumes et dans la Prière du Seigneur. Mais il ne peut remplacer notre acte de prier.
 
« Demande ce que je dois te donner » : si ce songe divin vient ce soir murmurer à votre cœur, et si votre cœur l’écoute, nul doute aussi que vous n’entriez dans un certain face à face avec Dieu. Car votre demande voudra répondre à ce que Dieu attend. Ce n’est pas ce que vous voulez qu’il donne, que vous le prierez de vous donner ; mais plutôt vous lui demanderez de vous aider à demander avec lui, à vouloir ce qu’il veut.
Le Seigneur fit jadis une proposition mystérieuse à Salomon, celle d’entrer dans sa propre prière. Car il y a une réalité qui manque au Seigneur et qu’il attend : notre adhésion vraie à sa volonté, notre coopération à son dessein bienveillant. Pour cela, il nous visite ; pour cela, il vient entrainer notre prière et l’élever à communier à la sienne.
En ces heures, en ces jours, alors que nous pouvons prendre un peu de temps pour réfléchir, pour méditer, pour mieux fonder certains choix ou pour en faire, pourquoi ne pas prendre la mesure de nos actes les plus grands, les plus conséquents, de ceux où s’exprime l’essentiel de notre personne ? Et l’un de ces actes, c’est la prière !
 
Lorsque cette prière va monter de notre cœur et de nos lèvres, Dieu sera déjà intervenu. Sa démarche discrète et première aura trouvé les chemins du cœur. Et ce cœur aura su formuler la demande qui plaira à Dieu, celle d’un cœur plein de jugement, d’un cœur sachant discerner le bien et le mal, un cœur disposé à communier à celui de Dieu. « Parce que tu as demandé le discernement du jugement, voici que je fais ce que tu as dit : je te donne un cœur sage et intelligent ».
 
Nous pouvions envier la prière de Salomon ; elle lui aura obtenu une sagesse proverbiale. Mille ans plus tard, Jésus rappellera que la reine de Saba consulta Salomon. Cependant le roi sage au nom pacifique s’est avancé dans le temps d’un cœur partagé ; sur les hauteurs, il fit même une certaine place aux précédentes idoles de Canaan et fut le gendre de Pharaon ! Ce n’était pas toujours exemplaire pour son Peuple tiré d’Egypte… Sage, priant et perfectible… Comme il nous ressemble ! 
 
Mais ce matin, « il y a ici plus que Salomon ». Si Dieu lui adressa une nuit sa prière, désormais, c’est la prière du Seigneur qui éclaire nos jours. En cette célébration, nous sommes entrés dans la prière du Seigneur, son action de grâce, celle de son Eglise.
Jadis Dieu commanda : « Demande » ; désormais, le Seigneur nous a livrés la manière de demander et sa grâce de filiation adoptive. Si nous savons désormais appeler Dieu « Notre Père », nous pouvons aussi formuler  comme le Fils unique : « Que ta volonté soit faite ». Celui qui disait « Demande ce que je dois te donner », nous en donne mieux que jamais les moyens, par la grâce de son Esprit.
            Alors à ceux qui diront : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme elle l’est au ciel », le Père pourra répondre comme à Salomon : « Même ce que tu n’as pas demandé, je te le donne aussi ». Il le fit à Nazareth aussi avec Marie, « la Mère de Jésus » ; puisse-t-il encore le faire chaque jour et parmi nous : oui, demandons-lui ce qu’il doit nous donner : sa vie, sa sainteté, sa charité pour tous et l’espérance de le rejoindre.

fr. Hugues-François Rovarino, op


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