Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Marcher sur les eaux
 
 
TO 19 A                                            I R 19, 9-13 ; Mt 14, 22-33
 
La barque était déjà à la bonne distance de la terre, battue par les vagues, car le vent était contraire.
Jésus, seul, sur la montagne. Loin des foules, loin de l’agitation de ce monde, plongé dans la prière. Les disciples, seuls, dans la barque. Loin de la terre, battus par le vent, pris par la tempête, se sentant abandonnés et en péril.
Tous nous traversons parfois des situations similaires. Jésus est à en-haut, dans sa gloire. Nous, ici-bas, en chemin, espérant secrètement son secours et ne sachant pas trop comment il pourrait venir. Le vent nous est contraire, la barque de notre âme est ballotée par les vagues, la nuit dure depuis un moment.
Quelle est cette tempête ? Serait-ce l’époque particulièrement rude ? Mais chaque époque est rude pour le cœur qui cherche Dieu. La fidélité au Christ n’a jamais été une évidence. Chaque temps offre des circonstances particuliers pour le déroulement du même combat – celui de notre âme qui cherche la paix dans la tempête. Cessons de rêver d’un temps sans la lutte : dans le monde vous aurez à souffrir – nous dit le Christ en entrant dans sa Passion -  mais gardez courage ! J’ai vaincu le monde (Jn 16, 33).
Ce monde dont la tempête nous assaille n’est pas simplement un extérieur, il trouve en nous ses meilleurs partisans. L’agitation qui dérobe Jésus à nos yeux est avant tout le tourbillon de nos propres passions. Le monde ne fait que les refléter et leur donner un déploiement gigantesque, mais c’est notre cœur qui en est la source. Nous désirons beaucoup de choses et en désordre : nous aimerions avoir du succès, mais aussi l’amitié avec Dieu, la prière, mais aussi du divertissement, nous rêvons de la fidélité, et l’engagement nous fait peur, il y a en nous des élans de générosité et peu de persévérance… A l’infini… L’agitation permanente.
Comment en sortir ? Nous serait-il possible d’imposer le silence à cette mer par un seul effort de notre volonté ? Nous avons essayé de le faire, en nous et en dehors de nous, le résultat est peu convaincant. Comment celui qui n’a pas de paix en lui-même pourrait-il pacifier les autres ?
C’est dans le constat de notre insuffisance que Jésus vient. Vers la fin de la nuit, lorsque notre combat est bien avancé, lorsque nous sommes au bout de nos forces, il passe. Pierre le reconnaît comme Maître et Sauveur : c’est le propre de Dieu que de faire passer son peuple à travers les eaux de la mort ; c’est le propre de Pierre que de professer la foi des disciples. Il lui demande d’avoir part à cette maîtrise sur les eaux : « Ordonne-moi de venir vers toi ! » Remarquez : non pas de dominer les eaux, mais de venir vers Jésus ! Et Pierre avance. Il marche, mais cette puissance lui vient d’un autre. Il progresse tant qu’il a les yeux fixés sur Jésus. Leséléments en furie sont toujours là, mais ce qui compte, c’est cette foi, ce regard rivé sur le Christ.
Nous, de même, osons au moment donné de faire confiance à Dieu. De sortir à sa rencontre, de quitter notre barque. Nous avançons, par la force d’un autre. Nos problèmes sont toujours là : nos maladies, les failles de notre cœur, les difficultés de nos familles. Mais tant que nous ne regardons que Jésus, comme Pierre, nous avançons.
Un moment fatidique vient où nous quittons le Christ de notre regard. Alors tout le chaos se dresse devant nous dans sa puissance et s’apprête à nous engloutir. Il cria : « Seigneur, sauve-moi ! » Jésus nous prend par la main et entre enfin dans notre barque. C’est à ce moment seulement que le vent tombe, que la paix s’instaure – lorsque Jésus entre dans notre cœur en maître. Lui seul peut donner la paix à notre âme en proie à ses passions.

Tant que notre regard demeure accaparé par nos difficultés, nos incapacités, nos désirs courant dans tous les sens – nous nous enfoncerons dans la mer agitée. Quand il sera fixé sur le Christ venant dans notre nuit – nous demeurerons dans la paix de sa présence. D’où l’importance absolument primordiale de la prière. Elle n’est rien d’autre que le regard levé vers Jésus, que la présence de notre cœur à Celui qui est toujours là et que nous abandonnons si souvent pour nous replonger dans les eaux illusoires. L’âme qui prie avance sur les eaux de ce monde, sans trop savoir comment, mais en étant sûre que cela ne se fait pas par ses propres forces. Elle trouve en Jésus la paix véritable en le confessant son Dieu et son Sauveur. L’âme qui se détourne de lui, plonge inévitablement dans l’agitation et le trouble qui la tourmentent et l’effraient. L’Eglise, Pierre en tête, avance dans les ténèbres de l’histoire par la force qui ne vient pas d’elle, et elle s’enfonce dès qu’elle regarde le monde plus que le Christ. En cette Eucharistie Jésus vient dans notre nuit, recevons-le dans la barque de notre cœur avec une grande confiance et un désir vif afin qu’il apaise nos passions, nous donne part à sa paix, nous conduise au bon port de son salut.

fr. Pavel Syssoev, op


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