Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

 

Obélix ! On avait dit trois parts !
 
18ème dimanche du temps ordinaire.
 
 
 
 
 
Des miracles comme ceux d’aujourd’hui on aimerait en voir plus souvent. Et puis surtout on aimerait qu’ils soient répartis plus équitablement au cours des temps comme selon les lieux. Bien sûr on peut dire qu’ici à Saint Paul, pour les dominicains depuis huit siècles, la multiplication des pains fonctionne. Huit siècles de mendicité, de travail non rémunéré, payé trop peu, au vue des prestations ou beaucoup trop, prouve que la providence existe. En revanche, à voir la famine en Ethiopie ou en Somalie, la réalité devient révoltante. On a envie de dire au Bon Dieu comme Astérix à son compagnon dans les appartements de la reine Cléopâtre : « Obélix ! On avait dit trois parts ! ». En effet, Dieu semble réserver sa providence et ses miracles à son clan. Trois parts bien inégales ! Qu’a cela ne tienne ! Donnons trois réponses à cette fâcheuse objection. : Une pour Panoramix, une pour Astérix et une pour Obélix.
 
 
La part pour Panoramix
 
La part du druide est la réponse du sage, la vérité théologique : le miracle doit conduire à la foi. Saint Marc à propos de la prédication de Jésus à Nazareth explique que le Maître « ne fit pas beaucoup de miracles à cet endroit, à cause de leur manque de foi ». Ils refusaient de croire. Le miracle est pour la foi, car la foi conduit à la connaissance du vrai Dieu et la connaissance du vrai Dieu conduit à son Adoration, but ultime de toute vie. « Ce sont des adorateurs que recherche le Père, en esprit et en vérité ». Or, si les hommes joignent bien souvent les mains devant Dieu, c’est devant leurs ventres qu’ils se prosternent. D’ailleurs raconte saint Jean, ce sont les mêmes qui profitant du miracle des pains ont quitté Jésus dès le lendemain quand ils l’ont entendu dire que la vraie nourriture, c’était sa chair. « Leur dieu c’est leur ventre ». Vous les voyez à genoux ? Aimeraient-ils ? - Non, ils flattent. Derrière la demande de miracle qui met souvent Dieu à l’épreuve, le considérant, suprême impolitesse, comme un être malingre et changeant, ils ajoutent le grand péché d’idolâtrie : leur Dieu c’est leur bien être. « Un bon équilibre psycho affectif, un bon transit intestinal et tutti va bene. ». Le miracle doit conduire à la foi. Il ne peut servir l’idolâtre. Ne faut-il alors espérer de Dieu que Dieu et cela seul qui y conduit ? –Exactement ! Le miracle est pour la foi, son terrain fertile est la charité (l’amour qui met Dieu par dessus tout !), et son moteur est l’Espérance théologale. Espérer, c’est désirer. Mais sous la grâce, ce n’est pas désirer n’importe quoi. L’espérance est une vertu ; elle inspire à notre espoir humain le désir de ce qui ne passe pas, désir du ciel, désir du salut éternel. « L’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu ». « Ma vraie nourriture, c’est de faire la volonté de mon Père qui est aux cieux ».
 
 
La part pour Astérix
 
Pourtant c’est bien d’un père dont il s’agit quand il s’agit de Dieu. Or, si la part pour le petit, la part d’Astérix n’existe pas comment encore croire que notre Dieu est Père ? Il faut de fait que sa providence comme celle de saint Joseph ait le souci pour tous et surtout pour les petits des choses temporelles. « Quel père, interroge Jésus, donnerait des pierres à ses fils qui lui demandent du pain ? Ainsi donc, si vous qui êtes mauvais sachez donner de bonnes choses à vos enfants combien plus votre Père qui est dans les cieux ! ». La foi en cette paternité, la foi en la Providence, comme la foi en l’Incarnation ou la demande du Pater, « donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien » ou plus encore le miracle d’aujourd’hui et tant d’autres dans l’évangile crient et nous suggèrent que notre Dieu n’est pas comme celui des païens, dans un bonheur égoïste lointain, mais qu’au contraire il veut rejoindre le concret de nos vies. Certes, il s’agit d’adorer, mais adorer le Père c’est le reconnaître comme tel et notre bonheur éternel est de vivre enfants de cette paternité. Mais attention ! Jésus ajoute : « Donnez leur vous-mêmes à manger ». Dieu veut des causes secondes pour exercer sa providence. La Providence très certainement a le souci des corps mais plus certainement encore, elle s’inquiète d’avoir des mains. C’est donc bien souvent le cœur de l’homme qui empêche l’application de cette Providence pour tous. Voilà pourquoi Jésus affirme : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné par surcroît ».  Si donc, autour des saints, fleurissent les miracles c’est qu’ils ont comme ce saint petit garçon avec ces cinq pains et deux poissons donné tout ce qu’ils avaient. Plus encore, ils ont donné leur être, se sont donnés eux-mêmes. Pas moins ! Comme Jésus. « Si vous demeurez dans mon amour, demandez ce que vous voudrez et vous l’obtiendrez ».
 
La part d’Obélix
Jésus donc au cours de notre vie multiplie les pains et nous en donne un : le pain du succès, le pain d’une guérison, le pain d’une conversion, pain d’une consolation, pain d’un pardon, pain de la chance ou le pain d’une naissance. Quoiqu’il en soit, le lendemain comme tous les miraculés de l’Evangile, il nous faudra travailler pour gagner notre pain quotidien. Voilà la plus grosse part, la part d’Obélix : le pain quotidien. Que Jésus ne donne pas du haut du ciel, mais qu’il pétrit avec nous et qui n’est pas moins bon. Si « à chaque jour suffit sa peine », c’est que chaque jour une grâce est donnée. C’est la part la plus belle mais à force de l’engloutir nous ne la voyons plus, comme Obélix. Le miracle des pains nous rappelle celui de la manne. Une fois par jour la pluie de pain tombait ; mais on ne devait pas garder cette manne ; au bout de vingt quatre heures, elle pourrissait. Seulement chaque jour le miracle recommençait. Le secret de la plus grosse part est ici. C’est le secret d’une vie réussie. C’est le secret de la joie, d’une joie à découvrir là où la vie nous paraît ordinaire. « Il y a de la joie à extraire en tout » disait Confucius. Tenez par exemple, en cette minute, mon cœur bat,  et ce bel air que je respire pourrait tout autant s’évanouir. Plus profondément partout autour de moi il y a vous, et tout autour,  il y a de l’être. Les choses sont. Or c’est Dieu qui comme créateur donne l’être. Nous, nous transformons, nous engendrons, nous communiquons des formes mais nous ne créons pas car on ne donne pas cet acte d’exister qui tire tout du néant. A chaque instant, Dieu donne l’être ! « Chaque instant de notre vie explique le père Sertillanges est donc toujours nouveau ; il nous replace incessamment au début de notre être en nous reliant à l’acte créateur dont cet être incessamment découle, ayant le droit dire comme le psalmiste : Nunc coepi ! « Maintenant, je commence ». Oui Dieu nous donne la grâce de commencer à chaque seconde notre vie car à chaque seconde il nous crée et nous dit : « Existe, je veux que tu existes. Respire. Non ! Tu n’es pas de trop dans cette existence : vis, grandis, commence à cet instant de vivre ! » Chaque minute, donc, je commence. «  Fleurissez ! disait quant à lui François de Sales, Fleurissez là où vous êtes plantés ».  Vue sous cet angle la part la plus belle est donc la plus ordinaire et pourrait même devenir presque étouffante.
 

Bon appétit, Obélix !

fr. Paul-Marie Cathelinais, op


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