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Variations sur une vigne

Homélie du fr. Joël Boudaroua,  sur Mt 21

Dimanche 2 octobre 2011, 27° du TO

 

« A gauche vers l’ouest, s’étend la vigne, dans le sommeil de la sieste ou dans l’approche du crépuscule ; la vigne, pour moi vivante, heureuse, souffrante, pressant contre elle ses grappes ; mille fois menacée : les orages, la grêle, la canicule, la pluie, sans compter les maladies aussi nombreuses que celles qui atteignent les créatures humaines ». Ainsi parlait François Mauriac de sa vigne de Malagar[1]… Un F. Mauriac qui savait à quel point Dieu lui-même aimait la vigne, à quel point l’image de la vigne courrait toutes les Ecritures, depuis Noé qui commença à planter la vigne, jusqu’à la vendange des nations par l’Ange de l’Apocalypse. C’est un thème maintes fois transposé et renouvelé, de livres en livres, que Jésus lui-même reprend et mène à son aboutissement : La vigne véritable c’est moi, et mon père est le vigneron… Je suis la vigne, vous êtes les sarments (Jn 15). Mais dans la prophétie d’Isaïe et dans la parabole qui nous occupent aujourd’hui, « la vigne, c’est la maison d’Israël et les gens de Juda en sont les plants de choix », jeune vigne que Dieu a planté dans la vieille terre de Canaan…On se souvient qu’au moment de prendre possession de la terre promise, Moïse envoya des éclaireurs pour voir ce qu’il y avait dans ce pays : C’était l’époque des premiers raisins, dit le Livre des Nombres, ils parvinrent au val d’Eshkol ; ils y coupèrent un sarment et une grappe de raisins qu’ils emportèrent sur une perche, ainsi que des grenades et des figues (Nb 13, 20-24). A travers ces signes d’abondance, Dieu voulait leur montrer que, s’ils suivaient ses commandements, ils seraient comme cette vigne généreuse, fructueuse, ils donneraient de bons raisins, ils porteraient de bons fruits. Mais cette vigne n’a apporté à son propriétaire que des déceptions, elle n’a donné que du verjus : « Il en attendait le droit et voici l’iniquité, la justice et voici les cris d’effroi », cris des pauvres et des opprimés dont Dieu prend la défense : Le Seigneur se lève à son tribunal pour traduire en jugement les anciens et les princes de son peuple : c’est vous qui dévastez ma vigne et recélez la dépouille du pauvre : de quel droit écrasez-vous mon peuple et osez-vous broyer le visage des pauvres ? (Is 4, 12-15). Et, dans un jour de colère où sont indistinctement confondus oppresseurs et opprimés, Dieu annonce la fin de cette vigne, il va lui-même en ôter la haie, en briser la clôture pour qu’on la piétine » (Is 5, 1-7).

Ce thème de la vigne, choisie puis rejetée, Jésus le transpose dans la parabole des vignerons homicides qui illustre son propre destin : Dieu, le propriétaire de la vigne, n’a cessé d’envoyer les prophètes pour en récolter le fruit mais les vignerons les ont battus et parfois assassinés. Alors il a envoyé son fils, qu’il a établi héritier de toute chose, mais les vignerons l’ont jeté hors de la vigne et l’ont crucifié.

 

Dans ces deux textes majeurs de l’Ancien et du Nouveau Testament, résonnent comme de vifs reproches…Reproches de Dieu aux anciens et aux princes de son peuple ; reproches de Jésus aux scribes et aux pharisiens - qui comprirent bien qu’il les visait -,  de ne pas être à la hauteur de l’espérance placée en eux…Ô mon peuple que t’ai-je fait ? En quoi t’ai-je contristé ? Moi, je t’ai planté ma plus belle vigne, toi tu m’as donné du vinaigre pour ma soif ; Aussi je vous le dit : le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire du fruit.

 

N’ayons pas la naïveté de croire que cet avertissement du Seigneur ne s’adresse qu’à la maison d’Israël et ne nous concerne en rien. Nous sommes à un moment de l’histoire où, de nouveau, Dieu aurait beaucoup de reproches à nous faire. Quand nous nous examinons en vérité, nous nous découvrons quand même un peu mauvais fils, insouciants, indifférents, inconscients des véritables enjeux nous dansons sur un volcan tandis que notre société se fragilise, nos familles se décomposent, nos églises se vident, nos prêtres dépriment, notre culture fout le camp, notre jeunesse s’alcoolise et nos vieux meurent d’ennui. Les grandes causes ne nous mobilisent plus, les injustices ne nous révoltent plus, la corruption des grands (et des petits) ne nous scandalise plus, les incivilités, la bêtise ne nous choquent plus. Tout cela n’est-il pas recouvert par l’infinie miséricorde de Dieu ? Nous présupposons que Dieu ne s’occupe plus des péchés des hommes, pas plus que de leurs vertus et qu’il ignorera nos petites fautes. Mais nos fautes sont-elles vraiment si petites ? Nos démissions sont-elles vraiment sans conséquences ? Certes, la faim et la pauvreté ne sont jamais notre faute, mais « pourraient-elles dévaster autant le monde si, en nous, l’amour de Dieu et du prochain, étaient plus vivants ? Non, le mal ne pourrait être aussi puissant si nous mettions vraiment Dieu au centre de notre vie » (Benoît XVI). La crise de l’Occident n’est pas seulement économique, elle est aussi et peut-être surtout spirituelle et morale ; la crise de l’Eglise en Occident n’est pas d’abord institutionnelle ou structurelle, c’est une crise de la foi…Si vous aviez la foi, dit Jésus, vous diriez à cette montagne : soulève-toi et jette-toi dans la mer et elle vous obéirait…(Mt 21, 21)

 

Voilà, bien en vrac, les reproches que Dieu pourrait nous faire…et qu’il nous fait par la voix des prophètes d’aujourd’hui ou par celle de notre conscience. Peut-être trouvez-vous mes propos injustes et décourageants. Mais ne voyez-vous pas que ces reproches que Dieu nous les fait à travers un chant, et un chant d’amour ? Loin de nous désespérer, ces reproches nous réveillent : ils ne sont motivés que par l’amour qu’il nous porte et qui passe par la voix de son prophète : « Je chanterai pour mon ami le chant du bien-aimé pour sa vigne : mon ami avait une vigne sur un coteau plantureux…». Autrement dit, lorsque Dieu a des reproches à nous faire, il nous les chante. Parce que ça passe mieux en le chantant, parce que « le chant insinue toujours qu’il est là pour le salut de ceux auxquels il se donne » (Guillevic) ; parce que seul le chant peut dire véritablement l’amour : « L’amour prend patience, l’amour ne s’emporte pas, l’amour ne garde pas rancune, l’amour ne se réjouit pas du mal, l’amour trouve sa joie dans la vérité, l’amour supporte tout, fait confiance en tout, espère tout, endure tout » (1 Co 13, 7). Tel est l’amour de notre Dieu pour sa vigne ! Alors, on comprend la véritable nature de ces reproches : ni menaces, ni récriminations de vieille sorcière, mais plutôt appel à la conversion, invitation à croire, à remettre Dieu au centre de notre vie, au centre de notre monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Journal II, 1937, p. 105

fr. Joël-Marie Boudaroua


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