Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

 

Les noces sanglantes

Homélie du frère Thierry-Dominique HUMBRECHT o.p., dimanche 9 octobre 2011, 28e du T.O., année A

sur Matthieu 22, 1-14

 

 

 

 

 Les belles histoires de Jésus ne sont pas des contes pour enfants. Considérons la parabole de ce dimanche : même si l’on écarte l’égorgement des bêtes grasses (après tout, ce ne sont que des bêtes), il n’est question que de mauvais traitements, crimes, colère vengeresse, expédition punitive, soldatesque, nouveaux meurtres, incendie d’une ville. Sans compter la répartition des bons et des mauvais, l’embrigadement, et le rejet de l’invité mal mis, pieds et poings liés, ténèbres, pleurs, grincements de dents, leçon finale taillée à la serpe. À tel point que cette leçon est proposée par la liturgie en « lecture longue », c’est-à-dire facultative. il ne faut pas effrayer les fidèles par les écarts verbaux du Verbe ! Quel impudent a dit que le Dieu de L’Ancien Testament n’est qu’un Dieu vengeur, au lieu que celui du Nouveau, en l’occurrence celui de Jésus, est un Dieu d’amour ? Puérilité, si l’on considère, d’une part, que c’est le même Dieu et qu’il ne change pas, car il est amour, toujours, mais son amour est exigeant ; et, d’autre part, que Jésus ne baisse pas la garde, que son exigence est encore plus forte. Pour preuve cet évangile, de feu et de sang. De quoi est-il question ? D’un événement joyeux, détendu, d’un festin de noces, de l’amphitryon et de ses invités. Mais les invités ne viennent pas, et le repas de mariage se mue en noces sanglantes. Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus, dit Jésus. Comment entendre cette sentence, qui est si peu tolérée aujourd’hui, qui apparaît malsonnante ? Oui, nous sommes tous appelés à la sainteté, elle n’est pas un concours, il y a de la place au ciel. Comment notre Dieu qui n’est que miséricorde pourrait-il imposer autant de déchets, d’exclus, qu’il déclare plus importants en nombre que les élus ? Considérons l’appel des hommes au salut, leurs diverses réponses, et la raison de la bonne réponse.

 

Dieu l’a dit, sous la plume de saint Paul : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Car Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même qui s’est livré en rançon pour nous » (I Timothée 2, 4). Dieu veut sauver tous les hommes, il les sauve par un seul, le Christ. En d’autres termes, dans son projet, il n’y a ni exclus a priori, ni, non plus, plusieurs sauveurs, ni donc plusieurs religions à égalité. Tout homme qui est sauvé l’est par le Christ et dans l’Église qui est son Épouse, qu’il le sache ou bien qu’il l’ignore. D’où vient alors que cette multitude appelée au salut tourne au petit nombre d’élus ? Comment expliquer cette fonte numérique ? Dieu lâche-t-il du lest, punit-il à l’aveuglette, écarte-t-il de façon arbitraire ? Non, et c’est là toute l’affaire : il vient sauver les hommes, non pas seulement depuis sa volonté de les sauver tous, mais il entend les sauver selon sa miséricorde. Sa miséricorde implique de tenir compte de leur réponse. Or, à l’invitation divine, tous les hommes ne répondent pas de même : au seuil de l’éternité – au seuil non franchi, notre décision se prend sur terre –, certains disent oui, d’autres non. Dieu respecte notre décision, parce qu’elle est libre. S’il ne la respectait pas, il ne serait ni juste ni miséricordieux. Il nous écraserait de sa divinité, nous dépossèderait de toute liberté, laquelle est notre bien le plus précieux. Libres, nous ressemblons à notre créateur .

 

Certains disent oui, d’autres disent non. Jésus, dans notre évangile, les décrit à deux niveaux, en passant de l’un à l’autre : d’abord, ce furent les juifs de l’Ancien Testament, qui n’acceptèrent pas les prophètes, et qui s’apprêtent à mettre à mort le Fils du roi, c’est-à-dire le marié. Ensuite, ce seront tous ceux qui refusent de se présenter en costume idoine. Les premiers et les seconds disent non. Peut-on dire non à Dieu ? Oui. S’il n’est pas si fréquent de lui dire non frontalement par orgueil, il est en revanche courant de refuser de biais ce qu’il donne et ce qu’il demande, à savoir lui-même, son amour, ses commandements, sa loi. Il suffit pour cela de mener une vie superficielle : il y a si peu de gens profonds ! Il suffit de s’abrutir des plaisirs et des urgences du monde : je n’ai plus le goût de penser à Dieu ! Il suffit de s’enferrer dans le péché, sans jamais demander pardon à l’offensé : et l’âme s’attiédit, se détache. L’amour s’éteint. Notre réponse peut ainsi ne pas correspondre à l’appel de Dieu. C’est nous alors qui faisons barrage à la grâce de Dieu. Dieu reste miséricordieux, il accepte en soupirant.

 

Venons-en aux conditions de la bonne réponse. Il faut avoir « revêtu le vêtement de noces ». Quel vêtement ? On pourrait souhaiter parfois un retour plus marqué du bel habit du dimanche, qui honore le jour du Seigneur, comme encore aujourd’hui dans les pays les plus pauvres. Un présentateur célèbre de divertissements télévisés a déclaré un jour être catholique, mais que souvent « la messe est mal produite », sans doute en raison de sa laideur visuelle, de la vulgarité des chants, du débraillé des paroles et de la musique. Contribuons donc à une messe bien produite. Mais le vêtement de noces réfère, plus profondément, à la robe du vainqueur, celle qu’a revêtue le chrétien, qui a lavé sa robe dans le sang de l’Agneau, comme dit l’Apocalypse (7, 14). Le sang de l’agneau est celui du Christ en croix. La robe ainsi lavée devrait être rouge, elle est blanche. C’est pourquoi la communauté dominicaine est heureuse de vous inviter à choisir le blanc, couleur seyante, couleur des vainqueurs, des sauvés, des élus ! La raison de la bonne réponse, c’est de choisir le Christ et de passer par où lui-même est passé : la persécution, dit encore l’Apocalypse, et le service de Dieu, jour et nuit. 

Dieu veut-il que les hommes soient sauvés ? Oui, « de volonté antécédente », avant la considération de leur réponse. Encore faut-il que ceux-ci se tournent vers le Christ et y conforment leur vie. Ainsi, Dieu accueille-t-il leur réponse. Il les sauve, ou bien ne les sauve pas, « de volonté conséquente ». Les élus passent du vieil homme à l’homme nouveau, ils revêtent le Christ. Or un vêtement reflète la personne qui le porte. En plus, il se voit. Il se voit même en premier.             

fr. Thierry-Dominique Humbrecht


Connexion | Plan du site | ©2013 Dominicains de Bordeaux