Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

 

Même si l’amour ne se commande pas

30° dimanche du Temps Ordinaire, Eglise des Dominicains, frère GUY TOUTON

 

 

   Avec ces deux commandements de l’amour de Dieu et du prochain, nous sommes au cœur de la prédication de Jésus. A ce moment de sa parole, il n’a rien inventé. Jésus puise dans sa mémoire juive pour atteindre à l’universel. Mais à l’autre bout de sa vie, par son sacrifice, il va donner à ce commandement, en ses deux versants, ses lettres de noblesse divine. Mis au pied du mur, il dira aux siens : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ».

   Il nous aura fait peur entre-temps avec cette Passion volontaire, cette mort affreuse traversée, cette vie donnée comme on offre son sang, ce pardon à la cime du meurtre, comme un fruit inattendu, et cette résurrection qui signifie que le Père lui a définitivement donné raison.

   L’extrait du livre de l’Exode que nous venons d’entendre rappelle à chaque Israélite le minimum concret des lois morales et religieuses. Le livre du Deutéronome établit l’amour du Seigneur comme l’essence de la loi, et celui du lévitique, dans sa charte de sainteté, l’amour du prochain comme primordial, parce qu’il est le signe qu’on ne profane pas par derrière le Nom de Dieu. Jésus rassemble les deux commandements séparés en une seule exigence déployée, pour former l’arc de cercle central de ses exigences. Son évangile se résume à ce maximum.

   Attention, ne nous y trompons pas, c’est un cercle de feu, car nous serons jugés sur l’amour du prochain, et non sur la foi et l’espérance, comme le rappelle la grande parabole du Jugement dernier. En effet, même si la foi est nécessaire, « Dieu nul ne l’a jamais vu », dit Jean, et beaucoup ne connaissent pas Jésus, ou seulement par des images erronées. Quant à l’espérance, en ce monde dur, elle contient son petit héroïsme qui, pour ne pas passer pour naïf, suppose plutôt la foi. Tandis que l’amour du prochain, pourtant difficile, vous laisse directement à votre conscience. Il se joue sur le terrain, d’épaule à épaule, de visage à visage, comme ce match de rugby en train de se dérouler. Bien sûr que la connaissance de Jésus aide, amplifie l’exigence de ce commandement, parce qu’il en fait découvrir toute la teneur, et donne la force de tenter de le transformer en actes. Mais combien pratiquent la bonté, le dévouement, le sens du service, et même du sacrifice, sans confesser le Nom de Jésus ! C’est que le travail de l’Esprit est de jour et de nuit, sans frontières, et, allez, disons-le, à vue de nez, comme au hasard Balthazar !...

   Cependant il est clair, dans la bouche de Jésus, qu’il vaut mieux commencer par connaître son Dieu, pour l’aimer davantage, que l’ignorer ou le nier. Pour aimer le Seigneur de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit, encore faut-il consulter ses actes, réfléchir à son œuvre, et se laisser prendre au jeu de la Révélation. Dieu est digne d’amour parce que, Jean nous l’apprend, il est lui-même Amour. L’Incarnation à ce sujet peut donner le vertige.

   Mais qu’est-ce qu’aimer son prochain, dites-moi ? Il peut être si peu charmant. C’est d’abord regarder l’autre justement comme son prochain, c’est-à-dire comme celui qui m’est proche par la commune origine, étant un fils du même Père. Quand j’aperçois sur lui tous les défauts du monde, c’est continuer à croire qu’il est mon frère de salut, mon frère de racine surnaturelle. Je pourrai bien un jour lui dire mes quatre vérités, m’attraper avec lui, le toiser ou le fuir, parce qu’il m’ennuie avec ses idées à la noix et son comportement, l’aimer c’est regarder à beaucoup plus loin : par-dessus ses défauts qui m’horripilent, en me souvenant qu’il est appelé à être un proche de Dieu pour l’éternité. L’amour du prochain implique ce mémorial grandiose et rassérénant. Et puis, souvenons-nous de deux choses : on est tous le prochain de quelqu’un, le nécessiteux d’un regard, avec chacun ses défauts visibles, et, comme dit l’apôtre Pierre, « la charité couvre une multitude de fautes », 1 P 4, 8. Bon enfant, le Père à cause d’elle est prêt à passer l’éponge. Quittons ce nid d’aigle d’où chacun regarde l’autre. Au moins pour ne jamais juger quiconque.

fr. Guy Touton, op


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