Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

 

 

Desseins divins, témoins humains

 

Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p., dimanche 18 décembre 2011

4e de l’Avent, année B, sur Luc 1, 26-38

 

 

 

 

 

« Voici la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi selon ta parole ». Telle est la réponse de Marie. L’archange Gabriel est venu lui adresser deux annonces en une, ce qui fait beaucoup pour une jeune fille : le rappel de son immaculée conception, car il la salue du titre unique de « comblée de grâce » ; et la proposition de devenir la mère du Sauveur, selon une conception virginale, par l’action de l’Esprit Saint. Deux annonces qui n’avaient jamais été adressées à quiconque.

Or, si le statut d’Immaculée conception de Marie, être exemptée du péché originel, n’a dépendu que de la volonté divine, en revanche l’annonce de la conception virginale du Sauveur est soumise à son acceptation. Le sort du monde est suspendu à la réponse de Marie. Saint Bernard fait supplier toutes les créatures dans un sermon célèbre : « Ne tarde plus, Vierge Marie, vite, réponds à l’ange »[1]. Par conséquent, la réussite de la providence divine de sauver le monde entier par le Christ est tributaire de l’acceptation d’une seule créature. Bien sûr, si la Vierge est immaculée depuis sa conception, c’est pour posséder une liberté intacte, sans péché, sans orgueil ni égoïsme, capable de dire oui ; pas comme la nôtre, blessée, pas toujours capable de dire oui. Il n’empêche que la volonté de Dieu s’exerce selon la réponse d’une créature humaine. Si Marie avait dit non, l’Incarnation n’aurait pas eu lieu, ni plus ni moins. L’Incarnation, c’est Dieu qui veut passer par l’homme, dans la figure du Christ, Image de Dieu ; puis avec tous les hommes, parce qu’il a créé des hommes qui lui ressemblent, capables de connaître la vérité et d’aimer le bien, librement.

Il en va de cette incarnation pour nous aussi. Tout ce que Dieu veut pour nous, il le soumet à notre participation. Nous sommes, dit saint Thomas, des « providences » pour nous-mêmes et pour notre prochain. À condition de le devenir, bien entendu.

 

Or, aujourd’hui, c’est l’une de ces providences humaines que l’Ordre des Prêcheurs nous demande de célébrer (demande expresse du dernier Chapitre général) : il y a cinq siècles en 1511, le dominicain Antonio de Montesinos adresse un sermon aux conquérants du Nouveau Monde, pour fustiger le traitement qu’ils font subir aux Indiens.

Le texte est reproduit ci-dessous[2]. Je voudrais, d’un mot, l’analyser, puis en tirer pour nous quelques leçons.

Que dit ce sermon ? « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert de cette île [l’Île d’Hispaniola, c’est-à-dire Haïti et Saint-Domingue] (…) cette voix vous dit que vous êtes tous en état de péché mortel et dans le péché vous vivez et mourrez à cause de la cruauté et de la tyrannie dont vous accablez cette race innocente ». Le prédicateur dénonce la violation du droit, de la justice, l’usurpation d’autorité qui a déclenché les guerres, l’oppression, les famines provoquées, les atrocités, le refus des soins, les travaux excessifs, tout cela par appât de l’or. Il dénonce le refus des conquérants d’instruire les Indiens dans la religion, « pour qu’ils soient baptisés, qu’ils entendent la messe », leur refus « d’aimer comme eux-mêmes » ceux qui sont, comme eux, des hommes. Voilà ce qu’il dit.

Disant cela, que fait-il ? Quel est le cadre de sa diatribe ? C’est un sermon liturgique, du 4e dimanche de l’Avent, qui s’adresse à son public on ne peut plus directement : vous faites ceci, vous ne faites pas cela. Le style direct les saisit à la gorge. Ce qui signifie que les destinataires sont là, devant lui, dans l’église, en cuirasse, casqués, en armes, les mains rougies. C’est peut-être ce fait qui est le plus saisissant. Le prédicateur n’est pas en train de gourmander, comme souvent, ceux qui sont présents à cause des turpitudes des absents. Il parle aux intéressés, avec tous les risques imaginables pour lui-même.

 

Le contenu et le cadre de ce sermon nous invitent à en tirer trois leçons. La première rappelle la grandeur et la fragilité de la loi d’incarnation qui marque la pédagogie divine : si nous voulons que la volonté de Dieu s’accomplisse, il faut que se lèvent des témoins du Christ, des intermédiaires humains, des apôtres instruits, fervents, courageux, qui prennent leur croix et qui parlent. Sans eux, l’évangile ne peut se répandre, l’Esprit Saint est comme bridé dans son désir d’enflammer les cœurs. L’évangélisation n’a lieu que s’il y a des évangélisateurs.

La deuxième leçon touche à la défense des droits de l’homme. Ce thème est devenu le fer de lance des pays occidentaux. Hélas, c’est au prix de sa laïcisation, parfois de sa posture devenue anti-chrétienne et politiquement latéralisée. Hélas toujours, les chrétiens, face à cette situation, mus par une générosité parfois mal entendue, ont trop facilement accepté ce nouveau cadre. Les chrétiens ont suivi au lieu de précéder. Leur discours s’est affadi, parfois compromis, souvent laïcisé, y compris dans les Ordres religieux. Le moment est venu de restituer les droits de l’homme à leur enracinement chrétien (comme naguère l’ont fait le pape Jean-Paul II et le Cardinal Lustiger) ; et de dire que l’homme n’est jamais mieux défendu que par le christianisme lui-même. Une société qui ne veut plus du Christ ne pourra pas vouloir longtemps de l’homme. Dans le déni de la foi, quelque chose de la raison s’est abîmé. Montesinos montre l’exemple, au contraire, de la fondation de la dignité des Indiens sur le christianisme professé de leurs bourreaux : puisque vous êtes chrétiens, respectez ces hommes-là.

La troisième leçon revient au début du sermon : où sont les voix qui crient dans le désert, le désert d’un monde qui se structure dans le péché ? Il en est une, la voix ténue qui vient d’un homme âgé, doux, presque timide, mais forte de la force de Dieu : c’est devant des parlements, par exemple celui de Berlin, que Benoît XVI ose dénoncer les dérives actuelles de nos sociétés post-chrétiennes. Mais où sont les autres voix ? En France, une génération de ce qu’on peut appeler les « grands témoins » est en train de s’éteindre. Ne parlons pas des militants politiques, ils se sont presque tous infailliblement trompés. Cette génération est celle des témoins de la foi, de ceux qui parlent au nom du Christ, de ceux qui empoignent le poisson par la tête, et qui atteignent le public des décideurs, sans se mêler d’affaires politiques. Montesinos en montre aussi l’exemple.

Tout cela, avec du caractère, de la fougue, un brin d’aisance sociale (où saint Vincent de Paul, allait-il mendier pour les pauvres ? Au Louvre !), avec la foi catholique intégrale et une théologie rectifiée, avec le souci de servir l’Église en oubliant sa boutique et son jargon, avec le désir de sauver l’homme en prêchant le Christ, plutôt que l’inverse.

Les facilités médiatiques devraient permettre d’amplifier leur parole, et pourtant… C’est presque le contraire. Les témoins sont moqués. Le monde n’aime pas qu’on lui rappelle ses contradictions. Il répond par l’intimidation. Raison de plus : où sont les successeurs des grands témoins ? Pour l’heure, il semble qu’on en n’ait pas trouvé beaucoup.

Il est à craindre qu’il faille les prendre parmi vous…



[1] Office des lectures du 20 décembre.

[2] « C’est pour vous faire connaître tout cela que je suis monté dans cette chaire. Je suis la voix de celui qui crie dans le désert de cette île et c’est pour cela qu’il faut que vous m’écoutiez avec attention, non pas avec une attention quelconque mais avec tout votre cœur et tous vos sens. Cette voix est la plus neuve que vous ayez jamais entendue, la plus âpre et la plus dure, la plus épouvantable et la plus dangereuse que vous ayez jamais entendue.

Cette voix vous dit que vous êtes tous en état de péché mortel, et dans le péché vous vivez et mourrez à cause de la cruauté et de la tyrannie dont vous accablez cette race innocente. Dites-moi : quel droit et quelle justice vous autorisent à maintenir les Indiens dans une si affreuse servitude ? 

Au nom de quelle autorité avez-vous engagé de si détestables guerres contre ces peuples qui vivaient dans leurs terres de manière douce et pacifique, où un nombre considérable d’entre eux ont été détruits par vous et sont morts d’une manière encore jamais vue tant elle est atroce ? Comment les maintenez-vous opprimés et accablés, sans leur donner à manger, sans les soigner dans leurs maladies qui leur viennent des travaux excessifs dont vous les accablez et dont ils meurent ? Pour parler plus exactement, vous les tuez pour obtenir chaque jour un peu plus d’or.

Et quel soin prenez-vous de les instruire de notre religion pour qu’ils connaissent Dieu leur Créateur, pour qu’ils soient baptisés, qu’ils entendent la messe, qu’ils observent les dimanches et fêtes d’obligation ? Ne sont-ils pas des Hommes ? N’ont-ils pas une âme raisonnable ? N’êtes-vous pas obligés de les aimer comme vous-mêmes ? Vous ne comprenez pas cela ? Vous ne sentez pas cela ? Comment êtes-vous plongés dans un sommeil si profond ? Comment êtes-vous si léthargiquement endormis ? »

fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p.


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