Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

 

L’obscurité de la foi

 

 

A Noël : « Celui qui par nature est invisible s’est rendu visible à nos yeux… ». Et encore, dans cet évangile, Jean Baptiste montre le Christ : « voici l’Agneau de Dieu ». Ce dernier, à son tour, invite les deux disciples : « venez et vous verrez ». Ceux-ci « virent où il demeurait » ; après quoi ils affirment : « nous avons trouvé le Messie ».

 





Et nous qui nous débattons dans l’obscurité, les contradictions, les objections, les doutes ! Nous qui avons tant de mal à croire, avec une certitude tranquille, et qui nous rassurons, peut-être un peu trop rapidement, en pensant que c’est normal, puisque la foi s’oppose à l’évidence. Ce qui revient à s’imaginer, plus ou moins consciemment, que les apôtres ont vu, alors que nous, nous devons croire sans voir et que c’est précisément à cause de cette obscurité que nous avons du mal à découvrir le Christ et à le suivre. Au point même que certains prétendent qu’ils voudraient bien croire, mais qu’ils n’y arrivent pas ; un peu comme on n’arrive pas à comprendre la démonstration d’un théorème en mathématique, malgré toute notre bonne volonté !

Eh bien, cela est doublement faux. D’abord, comment pouvons-nous imaginer un instant que ceux qui ont rencontré le Christ, en chair et en os, n’avaient pas besoin de la foi comme nous ! En proclamant : « je suis le chemin… », le Christ explique qu’en le voyant vivre, et plus encore en écoutant ses paroles, on est conduit vers le Père ; mais alors il ne faut pas confondre le terme avec le chemin ; ou encore, celui qui, par nature est et reste invisible à nos yeux, avec ce qui est, pour nous, objet d’expérience.

Lorsque quelqu’un nous explique la raison d’être de quelque chose, à un moment on dit : « oui, je vois ». Mais il s’agit, bien sûr, d’une évidence intellectuelle, c’est-à-dire que c’est l’esprit qui « voit » ! Un mathématicien anglais, après sept années de recherches stériles pour essayer de démontrer quelque chose que personne n’arrivait à prouver, a raconté, en pleurant : « tout à coup, j’ai vu la solution, elle était là devant moi ». Croyez-vous que beaucoup d’entre nous l’aurait vue ?

Ainsi, quand le Christ répond à Philippe : « voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui m’a vu a vu le Père », pensez-vous vraiment qu’il suffisait de Le voir avec les yeux du corps, de Le connaître comme on connaît les personnes qui sont autour de nous et avec lesquelles nous vivons ! D’ailleurs, le Christ aussitôt après insiste : « Philippe, comment peux-tu dire : “montre-nous le Père” ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? » (Jn 14, 6 et ss.).

De même, lorsque les apôtres s’étonnent de ce que le Christ n’explique pas les secrets du royaume ouvertement à tout le monde, Il leur répond : « à vous il a été donné de connaître les mystères du Royaume de Dieu ; mais pour les autres c’est en paraboles, afin qu’ils voient sans voir et entendent sans comprendre » (Lc 8, 9). Bref, il faut des yeux pour voir et des oreilles pour entendre… et ces yeux, comme ces oreilles, il faut qu’elles nous soient données.

Comprenez-bien, la difficulté ne vient pas de Dieu, qui se montrerait ou, au contraire, se cacherait ; elle vient de l’impossibilité, pour une intelligence créée, d’être de niveau avec ce qui est infini et incréé. Un peu comme nous ne sommes pas capables d’entendre les ultras sons, non pas parce qu’ils ne résonnent pas, mais parce que notre ouïe n’est pas suffisamment fine.

 

Voilà pourquoi, même les apôtres n’ont pas pu voir Dieu dans sa réalité divine, ils ont vu un homme qui est Dieu et qui, par conséquent, est le signe de la présence de Dieu parmi nous. Et s’ils ont su que cet homme était Dieu, c’est uniquement parce qu’Il le leur a dit, et qu’ils ont cru en Sa parole. Ce qui revient à dire ceci : Dieu s’est fait homme, il ne s’est pas métamorphosé en un homme, car Dieu est éternel, le même hier, aujourd’hui et demain.

Ceci étant, Dieu a vraiment l’intention de se montrer à nous dans la gloire de sa divinité ; mais pour cela il faut qu’Il transforme notre intelligence, c’est-à-dire qu’Il nous enfante à la vie éternelle, qu’Il nous rende participant de la nature divine.

« Dès maintenant, nous dit saint Jean (1 Jn 3, 2, ss.), nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est ».

En attendant la gloire du ciel, c’est dans la foi que Dieu se révèle à nous et, de son côté à Lui, il Se donne à voir aussi totalement et aussi parfaitement qu’Il le fera au ciel. Aussi bien, en Jésus-Christ nous a-t-il « tout dit ».

Alors il faut dire ceci de l’obscurité de la foi : elle est tout le contraire d’une absence de lumière ou de certitude… elle est un excès de lumière. Or, vous le savez lorsqu’on est ébloui pas le soleil, dans un premier temps, on est aveuglé et on ne voit plus rien. Mais ce n’est pas parce qu’il n’y a rien à voir, c’est parce que la lumière qui nous est donnée est trop forte, trop pure, trop profonde, trop intense, trop élevée… alors elle nous plonge dans la nuit, dans la mesure même où elle nous illumine.

Vous le voyez, les apôtres ont vécu dans l’obscurité de la foi, tout comme nous. Inversement, autant qu’eux, nous pouvons être sûrs de la vérité de la foi. Par conséquent, nous sommes dans l’illusion quand nous mettons notre difficulté à reconnaître le Christ sur le compte de la masse d’ignorance qui règne sur le monde, de la force avec laquelle l’erreur s’impose partout et des conditionnements innombrables qui pèsent sur nous…

Réfléchissez : pour accepter ou refuser volontairement le Christ il faut savoir à quoi Il nous invite. Or, de deux choses l’une, ou bien Dieu nous a créé sur cette terre pour qu’on Le choisisse librement – et alors, soyez en sûrs, Il trouvera le moyen d’illuminer suffisamment notre esprit et notre cœur pour qu’on puisse se déterminer en connaissance de cause. Ou, au contraire, Il ne le veut pas. Mais alors, pourquoi l’enfer existe-t-il ? Et c’est le Christ qui renvoie les vierges folles de la parabole, en leur disant : « je ne vous connais pas… ».

 

N’ignorons pas le cri de saint Dominique : « que deviendront les pécheurs ! ». Mais, n’oublions pas non plus que ce tourment, qui l’empêchait de dormir, était une prière et, par conséquent, une béatitude.

fr. Benoît-Marie Simon o.p.


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