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Sur Job

 

(Homélie du fr. Joël Boudaroua, le dimanche 5 février 2012, 5° dim. Temps Ordinaire)

 

Il est rarissime d’entendre à la messe du dimanche une lecture tirée du Livre de Job. En effet, dans le cycle des lectures bibliques, sur un peu moins de 150 péricopes de l’Ancien Testament, il n’y a que deux extraits de Job. C’est à croire que les savants exégètes qui ont fabriqué le Lectionnaire n’ont pas jugé utile de nous mettre davantage en contact avec ce texte majeur de la Bible qui constitue pourtant une avancée essentielle de l’Ancien Testament vers le Nouveau et qui pose une question fondamentale : pourquoi l’innocent souffre-t-il ? car, mon Dieu, que le coupable, le méchant, le pécheur soient accablés de maux, - ce n’est pas très charitable- , on peut le comprendre…Comme disent les enfants dans la cour de récréation : c’est bien fait pour lui, il l’a bien cherché, il n’avait qu’à pas commencer…  Mais que l’innocent soit atteint par la maladie comme Job, la souffrance physique et psychologique la plus extrême qui se puisse concevoir, nous ne pouvons l’accepter, nous ne l’acceptons jamais vraiment, nous ne nous y ferons jamais. C’est pourquoi Dieu nous a donné, cinq siècles au moins avant L’Evangile, le Livre de Job.

 

Le Livre de Job, c’est l’histoire d’un homme à qui tout réussi, qui est riche, qui est heureux avec sa femme et ses enfants, qui est juste, qui craint Dieu et qui s’écarte du mal. Et voici qu’un beau matin, il perd tout ce qu’il a si patiemment construit, il se retrouve sur la paille, ou plutôt sur le fumier, il perd ses enfants les uns après les autres, et lui-même est atteint d’une maladie incurable, sans rémission possible, qui lui fait maudire le jour de sa naissance et désirer la mort ; mais ce qu’il éprouve ce n’est pas la mort, c’est l’impossibilité de mourir, c’est proprement l’enfer, - une éternité de vie dans la souffrance. 

 

Ce que nous apprend le Livre de Job, c’est d’abord qu’il n’y a pas d’innocents : « Si nous disons : nous n’avons pas de péché, nous nous abusons, la vérité n’est pas en nous ; nous faisons de Dieu un menteur » (1 Jn 1, 8-10). Job ne contesterait pas cette vérité. Il finit d’ailleurs par reconnaître qu’il a été pécheur…Ce contre quoi il s’insurge, c’est la disproportion entre le mal subi et le mal mérité. Le mal que nous subissons et le mal que nous mériterions à cause de nos fautes ou simplement comme conséquence de nos actes… C’est « l’excès du mal »[1] qui fait problème entre Job et son Dieu et qui est au cœur du véritable procès qu’il lui intente, un procès qui peu à peu se transforme en prière…car, et c’est le second grand enseignement de Job, paradoxalement, la souffrance nous rapproche de Dieu. Job souffrant comprend que Dieu n’est pas simplement l’Être suprême, la clef de voûte du système du monde, au sommet de la Grande Distribution, ni le garant d’une morale de la rétribution (de la santé aux uns et de la maladie aux autres) mais qu’il est un être imprévisible, une personne. Et une personne, c’est normalement quelqu’un à qui on peut parler, que l’on peut prier, qui est capable de compassion, qui souffre avec vous et qui vous répond.

 

Alors quand Dieu répond-il à Job ? La réponse de Dieu à la question de Job est donnée « à l’autre bout de ce chemin d’écriture qui se prolonge à travers les siècles » (P. Claudel). Elle n’est pas dans la grandiose théophanie ni dans la restauration de la fortune de Job sur lesquelles s’achève le livre, mais dans sa propre kénose, dans sa propre descente en Jésus quand, par exemple, à Capharnaüm, il guérit la belle-mère de Simon Pierre et toutes sortes de malades. Entré dans la maison de Pierre, il vit ce pour quoi il était venu : il ne considéra que les plaintes de la malade, la fièvre brûlante qui la tourmentait et l’occasion de la guérir ; et dans son désir de porter secours non seulement aux gens de Capharnaüm mais à tout le genre humain, il est descendu encore plus bas jusqu’à Gethsémani où il apparaît comme un autre Job, mais combien plus douloureux : là, « il ne s’agit plus d’un riche propriétaire qui perd son bien, d’un père de famille privé de ses enfants, d’une chair en proie à un ennemi aveugle et qui ne sait ce qu’il fait. […] Il s’agit de Dieu qui s’est fait homme. Un Dieu qui a assumé toute l’horreur de l’humanité. Regarde, vieux Job ! tu l’appelais en justice, le voici qui a répondu à ta citation. Tu lui demandais de comparaître ainsi que d’égal à égal. C’est fait. Qu’en dis-tu ? S’est-il assez dépouillé de sa divinité ? Tu chercherais en vain quelque chose de plus nu et de plus dépouillé »[2].

 

Ce Dieu fait homme, nu et dépouillé sur la croix, est la seule réponse au scandale de la souffrance car Dieu n’est pas venu expliquer le malheur de l’homme mais le remplir…En Jésus, il est venu habiter notre souffrance, par la Croix il nous a ouvert le Royaume, c’est la réponse de l’amour plus fort que la mort, de l’amour qui jaillit du cœur transpercé et qui inonde notre cœur mis à nu. 

 



[1] Voir Philippe Nemo, Job et l’excès du mal, Albin Michel, 2001.

[2] Paul Claudel, J’aime la Bible, Arthème Fayard, 1955, p. 16-17.

fr. Joël-Marie Boudaroua o.p.


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