Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

 

 

Pour un carême politique 

homélie du mercredi des Cendres

 

 

Malraux rêvait, dit-on, d’un XXI siècle spirituel, je rêve quant à moi d’un carême politique. Je rêve en effet qu’à l’heure des bilans politiques, le mercredi des cendres revienne médiatiquement à ses origines … Vœu pieux bien sûr, mais à vous, mes frères, à qui il reste un peu de culture biblique, le souvenir de Ninive et du geste solennel de son souverain païen pourra peut-être évoquer quelque sens de ce que nous vivons aujourd’hui solennellement. Souvenons-nous en effet qu’après avoir entendu le prophète Jonas annoncer : « Encore quarante jours et Ninive sera détruite », « le roi se leva de son trône, quitta son manteau, se couvrit d’un sac et s’assit sur la cendre ».  

 

Avouons qu’au milieu des déclarations convenues de nos hommes politiques, le geste aurait quelque panache : se déprendre de son pouvoir, quitter son trône et s’asseoir sur la cendre ! L’homme de pouvoir reconnaitrait alors publiquement son péché et le péché de toute la communauté. Le roi d’aujourd’hui ne le fera pas mais je recevrai cette cendre, le saint Père la recevra lui-même, et nous dirons, nous prêtres, comme l’invite le prophète Joël « Pitié Seigneur pour ton peuple » qui blasphème sans bruit et qui t’as oublié. « Seigneur à nous la honte au visage, à nos rois, à nos chefs, à nos pères parce que nous avons péché contre toi. Au seigneur notre Dieu, les miséricordes et les pardons car nous l’avons trahi ». Le Christ sans doute est victorieux mais notre victoire a gout de cendres… En cette vieille Europe, en recevant les cendres, nous manifestons ainsi que tout semble appartenir au prince de ce monde, et qu’il faille tout lui arracher. 

Et pourtant il y a 2000 ans sur le Golgotha, tout lui a déjà été arraché. Satan est dépossédé de l’empire perdu et cette fois, sans revanche possible. Nos cendres ont finalement un parfum de joie et de victoire. Le monde est sauvé, délivré de lui. Oui ! Mais à condition que le Christ Jésus qui l’a vaincu soit proclamé à tous et reçu dans les âmes. « Toute place que cette parole n’a pas touchée, l’usurpateur l’occupe encore. Tout temps qui n’est pas racheté demeure un jour mauvais. »[1] La victoire de Jésus, perpétuée ce matin par la messe jusqu’à la fin des siècles, la prière incessante de moines, de saints, de pères, de mères, d’enfants, d’adorateurs enfin rachètent l’espace et le temps comme point par point et instant par instant.

Je rêve en effet car de il n’y aura pas de carême politique. Et c’est tant mieux ! car le Seigneur nous parle de secret ! Nos armes sont surnaturelles et anti-médiatique : le jeûne, en secret, l’aumône, en secret, la prière, intérieure, vraie et sincère. Il y aura donc un carême surnaturellement politique dont l’horizon est la communauté tout entière pour laquelle nous vivons. Nous entrons en carême pour ceux que nous aimons (nos collègues, nos amis) et pour ceux que nous n’aimons pas. L’horizon du carême ce n’est pas mon gros péché dans mon petit moi, incapable de changer. L’horizon du carême c’est le salut du monde, le salut actuel de notre terre actuelle. Le carême, c’est l’entrée dans le combat de Dieu. Il ne débouchera sur un messie temporel, un candidat providentiel. Le carême, en revanche, c’est s’approprier la victoire du Christ sur la croix et la communiquer. Par mon jeûne, par mon aumône, le carême peut racheter mes proches prochains au cours de ces quarante jours et quarante nuits. Par la prière, par l’adoration, le carême c’est rendre présent la victoire de Jésus partout où nous irons pendant ces prochains quarante jours et quarante nuits.

Nos compatriotes ont besoin de Nous, car ils ont besoin du Christ !



[1] Raïssa Maritain, Le prince de ce monde, DDB, 1963.

 

 

 

 

 

fr. Paul-Marie Cathelinais o.p.


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