Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

La ténèbre n'est pas ténèbre devant toi : la nuit comme le jour, illumine.

Deuxième dim. du Carême

Gn 12,1-4 ; 2° Tim 1,8-10 ; Mt 17,1-9 

Ce dimanche-ci les évangiles du carême semblent marquer une pause. Ce dimanche-ci Jésus n’est pas au désert, il n’affronte pas le diable, il ne s’oppose pas aux pharisiens, il n’engage pas un dialogue pour convertir les pécheurs. Ce dimanche-ci nous assistons à trois grandes nouveautés : le Christ est transfiguré, il dialogue avec ceux qui sont déjà auprès de Dieu (Elie et Moïse), et la voix du Père se fait entendre. En outre, c’est l’évangile de Carême où le Christ parle le moins : il ne dit que 2 phrases. Bref, en ce dimanche il y a peu à entendre : aujourd’hui, il y a surtout à voir. Si le Christ est le Messie, il lui faut le montrer. Et bien, il le fait aujourd’hui. Et que montre-t-il ? Le Christ se manifeste. Son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière. Si dimanche dernier nous avons assisté au face à face entre Satan et le Christ, aujourd’hui le Christ dévoile sa sainte face. Non pas le visage souillé, ensanglanté et couvert de blessures qui, sur la croix, voile sa divinité, mais ce doux visage où le Père se laisse voir en son Fils. Transfiguration ne veut pas dire revêtement d’une autre apparence, mais bien au contraire, dénudement d’une identité. Quel paradoxe ! Plus la chair du fils est dénudée et exposée (surtout sur la croix), plus sa divinité se cache et se voile, comme le font certaines fleurs qui ne s’ouvrent que la nuit. Au Thabor, en revanche, lorsque sa divinité éclate, sa chair participe à cet éclat et devient un trône ajouré de gloire. Même ses vêtements ne couvrent plus, ne cachent plus : même la matière devient évangélique, c’est-à-dire porteuse de bonne nouvelle. Au contact de la sainteté éclatante de Dieu, irradiée par la divinité, la matière révèle, proclame et laisse transparaître le mystère. Ces vêtement préfigurent déjà le suaire et les bandelettes qui, dans la discrétion de la nuit, laissent passer le corps véritable du Christ. La matière n’est plus un obstacle pour ce corps de gloire : il la traverse sans peine, puisque la nature se découvre en pleine harmonie avec celui qui l’a crée. Mais ce jaillissement de vérité qu’est la transfiguration ne dure qu’un instant : le Christ doit faire encore route vers son heure et prendre sur lui le péché du monde. Jésus permettra même qu’on lui revête d’un manteau de moquerie que les soldats posent sur lui. Son manteau réel, son vrai vêtement, est cependant celui que nous contemplons aujourd’hui : le manteau dont il est question dans l’Apocalypse, sur lequel il est écrit Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Voilà l’identité du Christ, qui n’est révélé qu’à ceux qui l’ont suivi jusqu’au bout, qui l’ont accompagné, qui sont devenus des disciples et qui, de ce fait, deviendront des témoins. Et cette place n’est pas réservée à Pierre, Jacques ou Jean : vous tous, qui avez été baptisé en Christ, vous avez revêtu le Christ. Nous avons été introduits en présence de sa gloire, nous sommes invités à le contempler sur la montagne, puis à le suivre sur la croix. La transfiguration nocturne du Thabor est la face éclatante de ce qui va s’accomplir en plein jour au Calvaire et en pleine nuit dans un tombeau neuf. On pourrait dire que la fine pointe du mystère du Thabor, plonge à la verticale dans la vallée où se cachait le tombeau neuf. Ce tombeau, qui accueille un fait nouveau, se devait d’être neuf pour recevoir le corps du Christ, un corps tout neuf. Son corps est une nouveauté. Contrairement à ce qui pense Qohéleth, il y a du nouveau sous le soleil, et la nouveauté du Christ se manifeste dans toute son évidence au Thabor. Jamais un corps, dans l’histoire des Alliances, avait été transfiguré. Moïse recevait par « irradiation » une lumière divine tellement forte qu’il en était imprégnée, mais cette lumière ne venait pas de lui. Ici, au contraire, la lumière jaillit de Jésus lui-même et éclaire tout autour de lui comme dans un tableau de La Tour. Cette nuit au Thabor s’est accomplie la parole du psalmiste : la ténèbre n'est pas ténèbre devant toi : la nuit comme le jour, illumine (Ps 138). C’est au moment où le Christ est transfiguré qu’Elie et Moïse viennent à sa rencontre. Ils sont comme attirés par la lumière, pris dans ce tourbillon de gloire, nouvelle colonne de feu qui sonne l’heure de l’accomplissement des prophéties. Les anciens symboles se déchirent comme le rideau du Temple, la Loi nouvelle apparaît sur la montagne. Ses traits ne s’inscrivent pas sur le rocher mais sur le visage du Fils de l’homme. Ce n’est pas Moïse qui pourra briser ces tables : le cœur du Christ se donne lui-même, et son corps est livré pour nous : prenez et mangez. Elie n’a plus à se cacher dans une grotte au mont Horeb, car la parole du Seigneur lui est à nouveau adressée : Sors dans la montagne et tiens-toi devant le Seigneur, car il va passer (1 R 19, 11 ). Le Seigneur va passer ou bien, selon le mot original grec, il va se lever (pareleusetai : 1 R 19, 11 = Dan 11, 1). Le Seigneur va passer, en effet, et il annonce au Thabor son passage, cette Passion, cette Pâque, ce relèvement d’entre les morts. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point (Mt 24, 35). Oui, la Parole passe pour y rester, le Verbe passe pour fixer parmi nous sa demeure. Les tentes que Pierre veut dresser, ne peuvent pas rendre compte de cette réalité, de ce passage. Pierre ne propose pas de camper : les tentes qu’il veut dresser –les tentes, détail important– sont celles de la fête de Soukkot. La transfiguration a lieu, en effet, pendant cette fête qui rappelle le séjour des hébreux au désert. Mais ces cabanons du désert étaient provisoires, tandis que la demeure que le Christ édifie –celle de son corps– est définitive. Il ne s’agit donc plus de revenir au désert pour y dresser des tentes. Jésus y est déjà allé et il a vaincu le diable. L’exode touche à sa fin : le Christ vient accomplir la Loi que Moïse avait donné pour la route, il vient réaliser le passage prédit par Elie. Aujourd’hui le Père proclame : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis tout mon amour ; écoutez-le ! ».
 Ecoutons donc ! Que dit-il ? Relevez-vous et n'ayez pas peur ! 
J’ai déjà vaincu la mort.

fr. Jean-Ariel Bauzas-Salinas o.p.


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