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Travaillons tant qu’il fait jour

 

Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p., dimanche 18 mars 2012, 4e de Carême

Sur Jean 9, 1-41 (texte de l’année A)

  

 

« Tant qu’il fait jour, il vous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé. La nuit vient, où nul ne peut travailler. Tant que je suis dans le monde, Je suis la lumière du monde ».

L’évangile de l’aveugle-né nous conduit des ténèbres à la lumière. La lumière, c’est le Christ, il le dit lui-même, solennellement. Les ténèbres, en revanche, sont de plusieurs sortes. Les réduire exige un travail. Il ressemble à un combat, mené contre les conséquences du péché, contre l’infirmité du corps, contre l’aveuglement de quiconque se détourne du Christ. Guérir un aveugle-né, pour le Fils de Dieu, cela n’est rien ; lui seul en revanche peut y parvenir, car on n’a jamais vu cela.

Pourtant, le récit d’une simple guérison se charge d’un poids : comme si guérir l’aveugle requérait un travail sur le corps ce l’infirme ; comme si la lumière de la foi était suspendue à la lumière des yeux ; comme si Jésus devait se hâter d’illuminer, car, dit-il, « la nuit vient, où nul ne peut travailler ». Le poids de ce récit trahit celui d’un combat autre, celui de la lumière et des ténèbres. Atmosphère nocturne et montée vers la lumière annoncent le vrai combat que Jésus est en train de mener : le salut du monde.

 

Le combat contre les conséquences du péché

 Le débat entre les personnages ne porte pas tant sur la guérison de l’aveugle-né que sur son état supposé de pécheur. S’il est aveugle de naissance, c’est qu’il a péché, lui ou bien ses parents. Qui est-il pour être affranchi d’un tel péché ? Qui est ce Jésus pour prétendre l’en guérir ? Un pécheur, lui aussi. Absurde attribution, nous le savons. Dieu ne punit pas sur terre nos péchés par des maladies, superstition venue du fond des âges, rien de plus.

Pourtant, les pharisiens n’ont pas tort. C’est bien de péché qu’il s’agit. Mais ils ne sont pas assez profonds. Si l’homme est né aveugle, c’est parce qu’il est marqué d’un péché natif, plus natif que lui-même : le péché originel. C’est l’humanité qui s’est rendue aveugle. Elle transmet la cécité originelle, due au premier péché d’orgueil, à toutes les générations.

Or c’est de cette cécité-là que Jésus, qui est la lumière et qui est soumis à son Père, est venu nous délivrer. Une telle délivrance ne va pas sans combat, car l’humanité semble s’accrocher au prince des ténèbres. Le combat de la lumière, mené par Jésus, est celui de l’implantation de la charité divine dans une humanité qui a appris à s’en passer.

 

Le combat contre l’infirmité du corps

S’il en est ainsi, la guérison d’un pauvre homme, fût-il aveugle de naissance, devrait s’opérer en un instant, sans effort, sans même un geste, comme pour tant d’autres guérisons. Pourtant, Jésus crache sur le sol, avec de la salive fait de la boue, l’applique sur les yeux de l’aveugle, et lui dit d’aller se laver à la piscine de Siloé. Pourquoi se livrer ainsi à une mise en scène de guérison, dans le genre cataplasme peu ragoûtant ? Les vertus médicinales de la salive et du sable ne sont pas avérées… De toute évidence, il faut en chercher ailleurs l’explication.

Saint Augustin, repris par saint Thomas, propose celle-ci : par le crachat, qui est la salive descendant de la tête, est désigné le Verbe de Dieu, qui procède du Père, tête de toutes choses. Dieu a donc fait de la boue à partir du crachat et de la terre, quand le Verbe s’est fait chair[1]. La boue, c’est donc la rencontre de celui qui parle en Dieu, sa salive, le Verbe, et de sa venue dans la chair, notre terre, Jésus lui-même. C’est donc le Verbe incarné qui vient guérir l’homme de sa cécité. Verbe, il opère le salut en illuminant l’humanité ; incarné, il prend sur lui notre cécité pour nous en délivrer.

 

Le combat contre l’aveuglement de qui se détourne du Christ

Si l’aveugle-né se laisse faire et s’en va achever à la piscine son passage définitif à la lumière, si ses parents voient somme toute les choses du bon côté, avec même un penchant familial à l’ironie, on ne peut pas en dire autant de tout le monde.

Les pharisiens se hérissent : l’argument du sabbat profané par le thaumaturge n’est pas qu’un prétexte, il redouble au contraire l’affront perpétré contre les privilèges divins. La question est bien posée, comme toujours, par eux : cet homme vient de Dieu ou bien il est un imposteur. Tel est l’ultime combat, le travail du Christ le plus difficile, plus difficile encore que de souffrir mort et passion : celui de se faire reconnaître comme le Sauveur. Jésus sait qu’il ne sera pas accepté de tous : « les siens ne l’ont pas reconnu », dit saint Jean.

Ce combat de la lumière et des ténèbres, ce travail qui réclame de Jésus toutes les ressources de son humanité comme instrument de sa divinité, est marqué par le refus. Il n’est pas de pire aveuglement que celui d’une volonté qui se braque. L’aveugle est celui qui ne veut pas voir. Or Jésus sait que, désormais, il est aussi une figure insupportée. Sa défiguration commence.

 

Qu’en est-il de notre époque ? La voici peuplée d’aveugles-nés, marqués par le péché originel, par leurs péchés personnels et aussi par la cécité nouvelle de la déchristianisation des chrétiens. Elle court, elle court, notre époque, derrière tous les remèdes du corps et les rebouteux de l’âme. La boue qu’elle s’applique sur les yeux n’est plus celle du Verbe incarné, mais celle de ses illusions. L’aveuglement de notre époque, pourtant, va plus loin : volontaire, il consiste pour elle à ne plus confesser le Christ, seul médiateur et seul sauveur. Son péché demeure. Pourtant, elle continue à interroger : « Qui est-il ce Sauveur, pour que je croie en lui ? » et Jésus dit, à elle aussi : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle ».

Le Verbe incarné parle à notre temps, écoutons-le ; le Sauveur guérit nos yeux, laissons-le faire ; et tant pis pour les ennuis que la lumière de la foi, n’en doutons pas, nous causera. Ils ne sont rien. Toujours, les ténèbres reculent devant la lumière. Ce travail-là de salut du monde, cependant, n’est pas rien, il est le combat du Christ. Il est aussi le nôtre. Travaillons tant qu’il fait jour.


[1] Augustin, Traités sur Jean, 44, 2 ; Thomas, Commentaire sur saint Jean, n° 1311.

fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p.


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