Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

 

JEUDI SAINT 2012
 
La nuit même où il fut livré, il prit du pain, en Te rendant grâce, il le bénit…
 
Qu’a-t-il fait, Jésus, en cette nuit ? Il sait pertinemment ce qu’il attend : à maintes reprises, il annonçait sa mise à mort. Plusieurs fois, il leur parlait de sa Résurrection : eux, ne comprenaient pas, lui, savait de quoi il s’agissait. Il entre dans la nuit de sa Passion les yeux grands ouverts, conscient et serein. Plus encore, il veut que nous le suivions : c’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous.
Qu’a-t-il fait, en tout premier lieu ? La nuit même où il fut livré, il prit le pain, en Te rendant grâce il  le bénit…L’action de grâce et la bénédiction, avant toute autre chose. Au cœur de cette nuit,  un dialogue incessant avec son Père qui donne sens à tout le reste ; c’est là où il nous introduit. Père, je te bénis ; glorifie ton Fils afin que ton Fils te glorifie. J’ai manifesté ton Nom aux hommes, ils étaient à toi et tu me les a donnés ; et pour eux, je me consacre afin qu’ils soient consacrés dans la vérité (Jn 17, 5-17 ). L’action de grâce, l’Eucharistie, qui est la vie même du Fils de Dieu. Elle déborde de son cœur, elle se déverse à flot de sa chair livrée, elle nous emporte, tel un torrent, jusqu’au Père.
La voilà, l’Eucharistie, l’action de grâce, la bénédiction. Au commencement, Dieu bénit sa création, la donne à l’homme pour qu’il la cultive et la garde, pour qu’il fasse de l’univers entier  un culte, une action de grâce, un sacrement de communion entre Dieu qui se donne à l’homme et l’homme qui répond à Dieu. C’est pour l’Eucharistie que nous sommes créés. Pour admirer, pour nous réjouir des dons de Dieu, pour en prendre soin, pour les cultiver, les porter à leur plein épanouissement. L’homme faillit à sa vocation lorsqu’il brise sa vie eucharistique : il ne veut plus rendre grâce, mais posséder, il ne veut plus admirer, mais dominer. La création qui était pour lui un sacrement de communion, ne produit que des épines et des ronces. La tristesse et le désespoir marquent le monde coupé de ses racines eucharistiques. Plus l’homme prétend être le maître, plus il devient un petit technicien affairé, apeuré, exilé de sa véritable patrie, courant sans cesse en avant, tout en sentant obscurément que son être est résolument décentré, aliéné. Mais comment retrouver le chemin ?
Faîtes ceci en mémoire de moi. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Entrez dans l’action de grâce. Pour retrouver le cœur du Fils, pour retrouver notre centre véritable, il nous fait entrer dans la Passion du Christ. Entrer dans ses souffrances ? Certes, et elles ne manqueront pas, mais ce ne sont pas les souffrances qui rachètent par elles-mêmes. C’est la charité qui sauve, la confiance filiale, l’amitié vive avec Dieu. Sans cela, la douleur ne fait que nourrir le révolté et le désespoir.
Dans l’action de grâce que Jésus scelle en son sang, toute notre vie trouve son sens. Même nos ténèbres deviennent un chemin d’espérance. Sur la Croix, Jésus criera, en citant le premier verset du Psaume : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Nous pouvons-nous nous  arrêter là, à ce cri qui semble venir du désespoir. Mais parcourrons ce psaume jusqu’au bout. Qu’y trouvons-nous ?
 L’espoir et l’action de grâce, les fils et les frères qui se lèvent tels un fruit de cette souffrance vécue dans la confiance filiale. Dieu n’a point méprisé, ni dédaigné la prière du pauvre, continuele psalmiste. De toi vient ma louange dans la grande assemblée. Les pauvres mangeront et seront rassasiés, ils loueront le Seigneur, ceux qui le cherchent. Que vive votre cœur à jamais !
Ces pauvres qui mangent le pain de souffrance transfigurée en action de grâce par la Passion du Fils : c’est nous. Nous sommes les enfants de l’Eucharistie. Là est notre vocation, notre force, notre récompense : vivre dans le Fils. En lui, avec lui et par lui tout recevoir du Père, nous rétablir dans son amour, tout transformer par son esprit. Chaque baptisé retrouve dans ce sacrement le sacerdoce des origines confié à Adam et Ève : vivre de l’amitié divine, cultiver le monde, adorer, donner la vie.
Pour que nous puissions vivre de l’Eucharistie,  il faut qu’elle nous soit livrée. À travers les âges et les continents, les paroles de bénédictions que Jésus prononce en, entrant dans sa Passion doivent parvenir jusqu’à nous. C’est pourquoi le Christ donne à ses apôtres la mission de transmettre à leur tour ce qu’ils reçoivent ce soir : faîtes ceci en mémoire de moi. Il se livre à ses apôtres, mais ses apôtres aussi se livrent à lui. Ils ont abandonné leurs maisons, leurs familles, leurs projets individuels –tout ! parce que Jésus les a choisis.
En ce moment solennel, ils voient enfin le véritable sens de leur don. Jésus les introduit dans son action de grâce d’une manière toute particulière, propre : ils seront les serviteurs de son Eucharistie, de la sainteté que cette Eucharistie engendrera dans les âmes. Ils ne vivront plus du monde, ni de la logique du monde, mais de l’Eucharistie et de sa logique à elle :
Ceci est mon corps, livré pour vous. Ceci est la coupe de mon sang, le sang de l’Alliance nouvelle et éternelle. Les Douze sont appelés à se donner, corps et âme, à ce Dieu qui se livre à nous afin de nous sauver.
Cette action de grâce doit devenir la nôtre. Ou plutôt nous devons devenir cette action de grâce. Laissons le Seigneur nous transformer en son Eucharistie par son amour !

fr. Pavel Syssoev, op


Connexion | Plan du site | ©2013 Dominicains de Bordeaux