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Si Jésus revenait 

Homélie du dimanche 22 avril 2012, 3e de Pâques, année B

Sur Actes 3, 13-19 ; Jean 2, 1-5 ; Luc 24, 35-48

  

Et si Jésus revenait ? S’il revenait là, parmi nous, que se passerait-il ? Si le ressuscité s’asseyait pour manger du poisson, même grillé, que verrions-nous ?

Un Dieu ? Non pas, mais un trentenaire barbu, causant, presque quotidien, comme sans assez de gloire. À peine reconnaissable, pourtant c’est bien lui. Les disciples ont vu l’homme, nous ne verrions pas mieux. Comme à eux jadis, à nous aussi il demanderait de croire et pas seulement de voir. Il nous conduirait de l’autre côté du miroir, du côté de la foi. Voir l’homme ne suffit pas, c’est au Dieu qu’il est que nous avons à croire. Un jour, nous le verrons, au ciel avec l’œil de l’âme, et puis, un autre jour, avec les yeux du corps, lorsque notre personne reconstituée, âme et corps, au jugement dernier, contemplera son triomphe.

Oui mais, pourtant, en attendant, si Jésus revenait, comme ça, ne fût-ce que quelques instants, pour nous ? Que nous dirait-il, que lui dirions-nous ? Sans doute les mêmes paroles que les disciples. Voyons un peu.

 

Dans la première lecture, devant tout le peuple, Pierre prend la parole. Jésus, le serviteur de Dieu, dit-il, vous l’avez livré, rejeté, tué. Nous l’avons livré, mais le voilà revenu. Va-t-il se venger ? Oui, il va exercer la justice de Dieu, mais encore faut-il la comprendre.

La justice de Dieu consiste à nous faire miséricorde. La miséricorde divine, dit saint Thomas, est une surabondance de sa justice. Miséricorde et justice en Dieu ne s’opposent pas, elles ne se pondèrent pas, comme c’est le cas pour nous. En Dieu, elles s’équivalent.

– Vous avez agi dans l’ignorance en me mettant à mort, dit Jésus, vous ne saviez pas ce que vous faisiez. Je suis venu pour vous sauver, j’ai souffert et je suis mort pour cela. Voilà quelle est ma justice. La vôtre, celle qu’à présent vous me devez, est de changer votre vie : « Convertissez-vous donc et revenez à Dieu pour que vos péchés soient effacés ».

 

Ainsi ravigotés, nous lui poserions des questions. Pourquoi pas celle-ci, celle des meilleurs apôtres après la résurrection, comme souvent à côté de la plaque, son actualité traverse les siècles : « Est-ce aujourd’hui, Seigneur, que tu vas rétablir un royaume en Israël ? » Nos yeux brilleraient, la politique est d’abord une passion, nous voudrions savoir.

Jésus soupirerait, une fois encore. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », dirait-il.

Ce qui signifie deux choses : la première est que Dieu nous laisse choisir César ; il nous a faits hommes, il entend nous voir agir en hommes. La politique est une responsabilité humaine. Elle prolonge l’œuvre de la providence divine, avec et par notre concours. La seconde est que le choix de César ne peut pas non plus entrer en contradiction avec l’hommage rendu à Dieu, hommage privé et aussi public. Une société, même non chrétienne, ne saurait s’arroger le droit d’empêcher les chrétiens d’être tels en société et d’y agir à ce titre. Elle s’instituerait ainsi contre la providence.

Jésus soupirerait de même, peut-être, de nous voir oublier que le Royaume des Cieux l’emporte en gravité sur les cités terrestres, mais que ce Royaume ne soulève guère les passions. Il se citerait lui-même, il citerait le psaume : « Ne mettez pas votre foi dans les princes, ils ne peuvent sauver ». Je suis l’unique sauveur. Où est votre trésor, là doit être votre cœur.

 

À moitié rassérénés par cette réponse de Jésus, à moitié déçus aussi, comme les apôtres, nous chercherions à tirer quand même quelques avantages du retour du Christ.

– Tu vois, Seigneur, quand tu es là, tout va tout de suite mieux. Tu nous souhaites la paix, tu nous rassures, tu disposes les choses dans l’ordre, selon la hiérarchie véritable qui se distribue depuis Dieu lui-même. Pourquoi n’es-tu pas là tout le temps ? Ce qui cause tous nos maux, nos égarements aussi, c’est ton absence. Nous crions et tu restes en silence.

– Vous vous trompez, dirait Jésus, je suis avec vous jusqu’à la fin des temps. Je suis là et, si vous ne me voyez pas, vous pouvez chaque jour me recevoir chez vous, par la prière ; et surtout en vous, dans l’eucharistie. C’est moi qui vous renvoie la question : je viens à vous mais vous venez si peu à mes rendez-vous. Mes églises sont ouvertes et restent vides. Ce n’est pas le silence de Dieu qui devrait vous inquiéter, c’est le vôtre, celui de ces chrétiens qui ne le sont plus, et celui de tous ceux qui à cause de leur désertion ne le deviendront jamais.

– Oui mais, Seigneur, comment savoir ? Comment savoir que nous avons assez de foi en ta présence ? Devrons-nous interroger à chaque instant le baromètre de nos certitudes et de nos doutes ?

– Je vous l’ai dit, répondrait Jésus, gardez mes commandements. Si vous gardez mes commandements, la vérité est en vous. Si vous ne les gardez pas, tout en prétendant me connaître, vous mentez.

– Comment les garder, Seigneur ?

– À vous aussi, je veux ouvrir le cœur de l’intelligence des Écritures. Il fallait que s’accomplît tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes. Ne vous contentez pas d’agir, lisez-moi, lisez-moi à livre ouvert. Je suis, de tout, l’alpha et l’oméga. C’est vous qui en êtes les témoins. Témoigner ne consiste pas à se taire, ni à ne parler que de soi, mais à parler de moi. Allez, enseignez la foi, expliquez les Écritures, à votre tour. Si ma parole rend libre, libérez les autres, après vous être libérés vous-mêmes ! Peu vous importe, en somme, que je sois parti ou bien que je reste, que je me rende visible plutôt que je demeure auprès du Père. Ma résurrection appelle votre foi, c’est elle la clef de tout, c’est elle qui atteste de ma divinité. En regard d’elle, cette résurrection du matin de Pâques que personne n’a vue en direct, vous avez à croire et à orienter votre vie. Vous aussi, vous ressusciterez, y croyez-vous ?

 

 

fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p.


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