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 5° Dimanche de Pâques / Homélie du frère Jean-Ariel Bauza-Salinas OP sur Jn 15, 1-8

 

Moi, je suis la vigne

 

La vigne, pour le peuple juif, revêt un grand nombre de significations, et cela depuis l’époque des patriarches. Le premier personnage qui est associé à la vigne est Noé. Noé, le cultivateur, commença de planter la vigne, dit Gn 9, 20.

Noé est appelé « le cultivateur ». Planter est le premier acte de l’homme civilisé qui prend possession d’une terre nouvelle, d’une terre qui vient d’être offerte à nouveau par Dieu. Après avoir quitté le jardin, après le premier meurtre, Dieu accorde à l’homme une nouvelle chance : le seigneur fait une terre nouvelle et le premier acte de l’homme est de planter un nouveau jardin. Et ce plant n’est autre qu’une vigne.

Et voici qu’à l’heure où Jésus passe de ce monde à son Père, il déclare Moi, je suis la vigne. Celui qui se prépare à  conclure son œuvre inaugure maintenant une nouvelle genèse. Et comment le fait-il ? En reprenant l’image et la réalité de la vigne. Regardons cela de plus près.

 

Le fruit de la vigne est précisément le premier fruit dont parle le livre de la  Genèse, il est le fruit produit par l’homme après le déluge : dès qu’il sort de l’Arche il se met à cultiver, comme s’il voulait répondre, par son travail, à ce que Dieu lui avait donné par grâce. La vigne planté par l’homme répond à la branche d’olivier donnée par Dieu, branche qu’une colombe apporta dans son bec 40 jours après le déluge : Dieu apporte à l’homme sa paix et l’homme célèbre cette paix en plantant la vigne. Le fruit de la terre et du travail de l’homme devient ainsi sacré : il représente la réconciliation avec Dieu et l’inauguration d’une nouvelle ère, temps de promesses et d’une nouvelle Alliance.

Mais cette Alliance sera bien vite piétinée. Je poursuis la lecture de Gn 9 : Noé, le cultivateur, commença de planter la vigne. Ayant bu du vin, il fut enivré (Gn 9, 21).

Ce fruit de la vigne devient la cause d’un excès, d’une déchéance, d’une profanation presque puisque Noé se dégrade. Il se dépossède de soi, il abaisse sa propre humanité, image et ressemblance du Créateur. Le premier homme sorti des eaux, devient le premier ivrogne. La vigne, image du lien avec Dieu, est piétinée une première fois.

Creusons encore un peu l’image. Le fruit sacré de la vigne devient une occasion de péché. Cette idée vient de loin. Selon un courant de sagesse juive, le fruit défendu du jardin du paradis ne fut pas une pomme mais du raisin. Adam et Eve, dit le Midrash (Rabba 19,5), auraient brisé la 1ère alliance en grappillant la vigne plantée par le Créateur, vigne à laquelle ils n’auraient eu accès qu’au temps fixé par Dieu. Vous voyez ? Le symbole de la vigne serait donc déjà là, dès le commencement. Noé, plantant la vigne, réaliserait alors un acte d’hommage à son Créateur, un acte sacré ; mais en s’enivrant, il répète encore l’histoire du paradis perdu et souille symboliquement son humanité, la flétrit, l’abaisse.

 

Cette situation de grandeur et décadence deviendra cyclique. La vigne du Seigneur sera dévasté tout au long de l’histoire de l’Alliance : nous n’avons qu’à lire les prophètes pour nous rendre compte de l’ampleur des dégâts. A chaque fois que le sacré se manifeste, la déchéance fait aussi son apparition. Dès que l’homme descend de l’Arche, il piétine le don de Dieu.

Cela ne pouvait plus continuer, il fallait arrêter ce processus. Mais qui pouvait descendre de l’arche et rétablir l’amitié avec Dieu ?  Je cite l’Apocalypse : Le temple de Dieu dans le ciel s’ouvrit, et l’arche de l’alliance apparut dans son temple (…). Un grand signe apparut dans le ciel : une femme, vêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles (Ap 11, 19; 12, 1-2. 5).

 

Désormais, le vrai cultivateur est le Fils d’homme, qui vient d’en haut, mais qui est enfanté par une femme. Celui qui surgit de la chair toute pure de Marie, le Fils de Dieu, est le rejeton de la souche de Jessé qui plante sa tente parmi nous. Voilà le vrai cultivateur, voilà la vraie vigne. Il ne bêche pas une terre inconnue, il est cette terre, il a pris notre terre, et sur cette terre il plante sa vie, une vie nouvelle, une source pure et jaillissante, et cette sève coule dans les sillons de nos veines. Voici que je fais toutes choses nouvelles (Ap 21, 5).

Et Jean dit : Je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre; car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et la mer n'était plus. Et je vis descendre du ciel, d'auprès de Dieu, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, préparée comme une épouse qui s'est parée pour son époux. Et j'entendis du trône une forte voix qui disait: Voici la demeure de Dieu avec les hommes! Il habitera avec eux, et ils seront son peuple, et Dieu lui-même sera avec eux (Ap 21, 1-3).

 

Nous avons été greffés en lui et nous formons un seul corps. En nous, grâce au miracle permanent de ses sacrements, grâce au souffle de l’Esprit, en nous circule la vie de Dieu. C’est ce que découvre saint Paul lorsque le Christ lui dit « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » : les chrétiens sommes le Corps du Christ. Nous ne sommes pas que de sarments, nous ne sommes pas sur la vigne, nous sommes dans la vigne : Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.

Vous le voyez : depuis la chute l’histoire a été longue. Au paradis l’homme voulut arracher la vie divine, Dieu lui-même est venu nous l’apporter. Noé voulut planter, il se planta. Alors le Christ est venu et sur le pressoir de la croix il nous donna sa vie et son Esprit. Prenez et buvez. Demeurez en moi, comme moi je demeure en vous en vous. Et ensuite vous porterez du fruit, pour la gloire de Dieu et le salut du monde. 

fr. Jean-Ariel Bauzas-Salinas o.p.


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