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LA TRINITE, OU LA PATRIE DES SAINTS

 

Savez-vous, qu’au tout début de l’histoire de l’Eglise, du temps des martyrs, un grand nombre de chrétiens ont donné leur vie pour défendre ce mystère du Dieu Un en Trois Personnes. Tout particulièrement, le fait que le Fils de Dieu est « de même substance que le Père », ce qui signifie qu’Il est « une seule et même substance » avec le Père ; ou encore, que toute sa substance, mieux vaudrait dire tout son être, est celui même du Père. Imaginons que, tout à l’heure, en récitant le Credo, nous disions que le Fils est d’une substance semblable à celle du Père ! Combien d’entre vous réagiraient ? Probablement moins que si nous célébrions la messe dos au peuple ou si nous remettions les bancs de communion ! On est loin du temps où cela était une question de vie ou de mort ? Car, les martyrs, eux, n’ont pas hésité ; signe que, pour eux, tout cela était concret ; plus même que la vie d’ici-bas. Pour le comprendre, méditons les paroles du Christ. Il n’a pas fait un traité sur la trinité, mais Il a affirmé : « que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous… Qu’ils soient un, comme nous sommes un… » (Jn 17, 21-22). A partir de là, les choses deviennent très simples : ceux qui vivent de cette communion, laquelle définit très précisément le mystère de l’Eglise, vivent de la Trinité, de sorte qu’en défendant ce dogme, c’est tout simplement ce qui les fait vivre qu’ils défendent.

Cela suppose, est-il besoin de le dire, un haut degré de purification, celui des septièmes demeures de sainte Thérèse d’Avila, dans lesquelles on ne peut être introduit que par Dieu lui-même, et non par notre industrie, et où, écrit-elle : « Les trois Personnes de la très sainte Trinité se montrent à l’âme par une vision intellectuelle, ou une certaine représentation de la vérité, à la lumière d’une flamme qui éclaire d’abord son esprit, comme une nuée d’incomparable splendeur. Elle voit que ces trois Personnes sont distinctes ; puis par une connaissance admirable qui lui est donnée, elle comprend avec la plus complète certitude que ces trois Personnes sont une seule substance, un seul pouvoir, une seule sagesse et un seul Dieu (…) Les Trois personnes se communiquent alors à elles, lui parlent et lui donnent l’intelligence de ces Paroles par lesquelles N.S. dit dans le saint Evangile qu’il viendra lui-même, avec le Père et le Saint Esprit habiter dans l’âme qui l’aime et qui garde ses commandements ». Et elle conclut : « Combien il est différent d’entendre ces paroles et de les croire, ou de comprendre à la lumière que je viens de dire jusqu’à quel point elles sont vraies ».

Pour les saints, c’est entendu, le mystère de la sainte Trinité évoque quelque chose de concret. Mais pour nous, qui n’avons pas encore reçu cette lumière dont parle la sainte ?

 

Deux choses, remplissent notre vie sur la terre : réaliser, sinon de grandes choses du moins des choses importantes et belles par notre industrie ; et, d’autre part, vivre un amour profond. En effet, tous nous ambitionnons de laisser derrière nous une œuvre ; en même temps, on comprend bien qu’un cœur qui ne se donne pas dans l’amour, est sec et stérile ; ce pour quoi celui qui est seul est triste. Aussi bien, l’homme est-il fait pour se marier. C’est donc une exigence de notre nature, et non une vocation, c’est-à-dire la réponse à un appel venant du dehors.

Seulement voilà, ce rêve, comment le réaliser ? En fait d’œuvre originale, il faut, le plus souvent, accepter un travail modeste et ennuyeux pour gagner sa vie. Bref il faut être efficace et discipliné plus que créatif. Quant à l’amour, comment le faire durer toujours et comment se donner l’un à l’autre, sans repli ni fuite, dans une vie commune qui ne comporte ni ombre ni pesanteur ? Bref, le monde d’ici-bas allume en nous certains désirs, mais il ne nous offre pas la possibilité de les réaliser jusqu’au bout. Comment, dans ces conditions, ne pas tomber dans la résignation voire le désespoir ?

Revenons au mystère de la Très Sainte Trinité. On y trouve, évidemment, la plénitude de toute activité, lorsque le Père engendre le Fils. Or, Il ne crée rien, puisque le Fils est engendré, non pas créé. Tout simplement Il dit la splendeur de l’unique divinité, d’une manière si parfaite que cette expression ou ce Verbe est cette splendeur même et non une copie plus ou moins réussie. D’autre part, le Père qui engendre n’est pas plus parfait que le Fils qui est engendré, puisqu’ils sont un seul et même Dieu ; c’est donc par pure surabondance que le Père dit le Verbe. De la même façon, le Père chante avec son Fils la beauté de l’amour divin, sans que ce chant, qui est la Personne du saint Esprit, ajoute quoi que ce soit, en termes d’être, donc de perfection, à l’unique et indivisible divinité. Par conséquent, le sens ultime de toute activité est d’être une louange à l’amour et à la beauté de Dieu, et ceci par pure surabondance, c’est-à-dire, lorsqu’on est une créature, comme on peut. Ce qui, en clair, signifie ceci : la valeur de tout ce que nous faisons dépend uniquement de l’amour qui nous inspire ou, pour reprendre les mots de saint Paul, qui nous « presse ». Cela devrait nous délivrer, définitivement, de la peur de ne pas être à la hauteur et de l’obsession de se sentir utile ou important. Une fois pour toute, comme le Christ l’affirme dans l’Evangile, nous sommes des serviteurs inutiles ; justement parce qu’il ne s’agit pas d’être efficace, mais d’aimer et de dire l’amour, gratuitement. Ainsi, le geste de Marie-Madeleine versant sur les pieds du Christ un parfum de grand prix, a-t-il autant de valeur que les souffrances endurées par saint Paul pour convertir les païens ! De toute façon, au ciel, que pourra-t-on faire d’important ou même, tout simplement, d’utile ?

 

Quant à l’amour ? Si on refuse de le subordonner à nos exigences personnelles et à nos faiblesses, c’est-à-dire si on se laisse emporter par son mystère qui nous dépasse, alors on rêvera d’un amour sans fin et sans limites, où l’on deviendrait, non pas seulement « une seule chair », mais une seule et même vie, et ceci pour toujours et dans une extase toujours nouvelle.

Ce rêve ne peut se réaliser qu’en Dieu, parce qu’Il est trinité de Personne. Là, en effet, l’amour est éternel et infini, puisqu’il est l’être même de Dieu. Et, d’autre part, les Personnes divines ne sont pas seulement en communion les unes avec les autres, elles sont communion, et ceci dans leur distinction même, puisqu’elles sont relations ! Or, en nous donnant l’Esprit Saint, c’est cet amour-là que Dieu nous donne, lequel dépasse nos désirs les plus fous. D’où cette exhortation de sainte Thérèse d’Avila : « Courage, puisque nous pouvons d’une certaine manière jouir du ciel sur la terre ».

On mesure, ici, à quel point la culture ambiante ignore ce mystère de la sainte Trinité lorsqu’elle exalte l’autonomie de la personne au point de lui donner, par exemple, le droit de rompre l’amour selon son bon plaisir et de l’empêcher d’être fécond. Et que dire de l’exhortation à « accueillir l’autre », qui résumerait, selon certains, non seulement la loi et les prophètes, mais encore l’Evangile ! De grâce, n’oublions pas que la folie de la charité nous pousse à désirer être emporté, avec l’autre, dans l’unité de la Très Sainte Trinité. Ce qui est tout autre chose, puisque cela suppose, comme l’explique encore Sainte Thérèse, que « l’âme soit comme complétement morte au monde pour vivre davantage en Dieu ; voilà pourquoi c’est une mort délicieuse… ».

Frères et sœurs, la foi catholique nous demande « de vénérer un seul Dieu dans la Trinité et la Trinité dans l’unité, sans confondre les personnes, ni diviser la substance ». Malheur à ceux qui n’y verront que des affirmations absurdes, des mots vides de sens, ou totalement abstraits. Heureux ceux qui comprendront que c’est dans la Sainte Trinité, et elle seule, que nos aspirations les plus profondes trouveront leur réalisation parfaite et définitive. En vérité, c’est elle la Patrie, loin de laquelle nous sommes en exil. Puisse-t-elle être l’objet de notre espérance ; car, vous le savez, l’espérance ne déçoit pas.

fr. Benoit-Marie o.p.


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