Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

 

D'un silence à un autre
 
La nativité de S. Jean Baptiste 2012,                                        Is 49, 1-6 ; Lc 1, 57-80
 
Deux périodes de silence entourent le premier cri de Jean le Baptiste. Le silence de Zacharie, son père, précède sa naissance. Le silence du désert, gardé jusqu’à l’heure de la manifestation du Messie. Deux silences, chacun lourd de sens.
Le silence de Zacharie, d’abord. Silence comme une punition divine et comme un signe divin. L’homme de peu de foi – et pourtant l’homme d’une grande espérance ! – il a du mal à croire que c’est avec lui, dans sa propre famille que l’histoire du peuple élu connaîtra son tournant décisif. Lorsque l’ange devant le Saint des Saints lui annonce la naissance du fils, qui marchera devant Dieu avec l’esprit et la puissance d’Elie, Zacharie est saisi de vertige. Je suis un vieillard, ma femme est avancée en âge. A quoi connaitrai-je cela ? Gabriel alors lui impose un signe – l’impossibilité de parler. Quel signe étrange ! Celui qui ne dit rien. Un signe muet, secret, impénétrable. Un signe qui couronne toute une vie fidèle et humble, irréprochable devant Dieu et pourtant si peu prête à accepter le salut de Dieu lorsqu’il fait son irruption !
En cela, le silence de Zacharie est un signe de toute son époque. Ce temps qui reste fidèle à Dieu, mais qui se croit presque abandonné de lui. Quelle situation paradoxale ! Nous restons adonnés à notre tradition, à notre Alliance, à notre histoire, mais nous savons si bien que les prophètes ne parlent plus depuis plus de quatre siècles. Nous voyons si bien que le roi promis tarde à venir, tandis que l’empire romain ne fait qu’enter dans son apogée. Nous officions dans le Temple, et nous mettons tout notre cœur dans ce service, mais comment ne pas voir que la Ville autrefois sainte sombre dans une idolâtrie barbare ? Pour notre part, nous restons fidèles à Dieu, mais notre fidélité semble être stérile. Le Messie doit venir, mais quand et où – certainement pas dans la pauvreté de notre humble vie de foi.
Cette attitude spirituelle, nous est-elle si entièrement étrangère ? Certes, Dieu sauve et il fait grâce, mais est-ce pour de bon dans l’humble quotidien de nos vies ? Le silence de Zacharie dit deux choses à la fois : l’incertitude d’une époque qui se croit être le temps de la fin et la puissance de Dieu qui crée le nouveau non pas au-delà de notre pauvreté, mais au-dedans d’elle.
La naissance de l’enfant. La fidélité d’une vie sacerdotale. Le rêve de maternité. L’idéal de la société plus vraie, plus authentique, plus conforme au dessein de Dieu. Rien d’abstrait dans tout cela. Comme il n’y a rien d’abstrait dans le silence de Zacharie, dans le premier cri de son fils, dans cette exclamation, encore muette – il écrit sur la tablette ! – et déjà au seuil de la Parole : Son nom est Jean ! Jean ce qui veut dire « Dieu fait grâce ». Comme une résolution, comme une profession de foi, comme un abandon à la fidélité aimante de Dieu – Dieu fait grâce ! Notre humble fidélité, nos rêves, notre souffrance n’ont pas été vaines. Dieu fait grâce ! Le silence qui se croyait être abandonné de Dieu engendre la Parole. Son nom est Jean… A l’instant même sa bouche s’ouvrit, sa langue se délia : il parlait et bénissait Dieu.
Au silence de Zacharie qui engendre la louange fait face un long silence de son fils, Jean. Il alla vivre au désert jusqu’au jour où il devait être manifesté à Israël. Le silence du désert est lourd de la proximité de Dieu. Avant de parler du Verbe divin, il convient de goûtez son silence. En être formé, tanné, pénétré au plus profond de son être, en être travaillé. Le silence du désert résonne du secret tressaillement dans le sein d’Elizabeth ; il prépare une prédication aux accents de feu, une prédication impatiente, brulante, ne regardant pas la grandeur des hommes, mais hanté par l’intimité de Dieu. Que prêchera Jean ? Les choses, somme toute, les plus simples : l’honnêteté, la droiture religieuse, la fidélité conjugale, le respect du pauvre. Et – surtout – la proximité du salut. Ce salut qui vient, qui est déjà là, il faut juste le reconnaitre pour en être saisi. Ce salut sera vu par celui dont le regard est assez pur, et il se purifie dans le creuset du silence.
Loin du bruit des villes, loin de l’agitation des places publiques, des jeux politiques, du concours des égos, grandit dans le silence du désert la capacité de voir Dieu, de le reconnaitre. Et le monde qui cherche dans le bruit l’assouvissement de sa soif inavouable ne pourra trouver de repos qu’auprès de cet homme qui perce leur bulle de bruit par sa parole de feu. Cette parole est façonnée par le silence.
Son nom est Jean ! Dieu fait grâce. Entre le silence de celui qui se croit loin de Dieu et le silence qui goûte la proximité de Dieu se place la naissance que nous célébrons aujourd’hui. Puisse-t-elle s’accomplir dans nos âmes ! Puissions-nous vivre de la proximité de Dieu dans nos familles, dans nos travaux, dans nos rêves et dans nos choix. Car si le silence de nos âmes sera habité par le Verbe divin, alors ceux qui nous entourent pourrons y trouver le vrai repos et la vraie joie, que la grâce de Dieu seule peut donner. 

fr. Pavel Syssoev, op


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