Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Dieu trop proche
 
TO 14 B                                                                                            Mc 6, 1-6
N’est-il pas le charpentier ?
Il n’est pas facile d’étonner Jésus, mais ses compatriotes y arrivent. Ils sont capables d’une attitude prodigieuse – ils admirent la sagesse du fils de Marie et en même temps ils lui refusent leur foi ! N’est-il pas le charpentier ? Le verdict tombe : Jésus n’est pas crédible parce que nous le connaissons bien.
Vous me direz : cela paraît absurde, on fait confiance à ceux que l’on connaît. Je vous l’accorde. Mais nous-mêmes, ne refusons-nous pas notre foi à Dieu lorsqu’il se trouve tout d’un coup tout proche. Voire trop proche, et cela de deux manières : dans notre chair et dans notre entourage immédiat.
La proximité de Dieu à notre chair, en tout premier lieu. Par une alchimie étonnante nous sommes venus à considérer que le spirituel s’oppose d’emblée et absolument au corporel. Cette thèse était vraie pour un certain paganisme. Les sages de l’Antiquité nous enseignent que le corps est le tombeau de l’âme d’où nous sortons le jour de notre mort, que la vie spirituelle consiste à nous libérer de notre condition incarnée. Rien d’étonnant alors que lorsque les philosophes athéniens entendent S. Paul prêcher la résurrection de la chair comme voie de salut, ils ne peuvent pas s’empêcher de rire. Voilà - se disent-ils -  que nous avons une tradition millénaire qui nous montre comment vaincre notre condition corporelle, et ce barbare de juif nous propose de retrouver la vie bien incarnée !
En effet, la sagesse de la Bible n’entend pas que le corps soit une déchéance. Dieu nous a créés aussi bien dans notre corps que dans notre âme, et il trouve que cela est bon et beau. Dieu bénit notre corps, et l’Ancien Testament décrit la situation des ombres – c’est-à-dire des âmes séparées de leur corps par la mort– comme une situation profondément tragique et contraire au dessein de Dieu.
Pour nous sauver, le Seigneur ne nous a pas libérés de notre corporéité, bien au contraire, il s’est fait chair. Il a assumé notre nature, intégralement, pour la sauver intégralement. Le charpentier, fils de Marie. Les anges s’inclinent avec respect devant le corps humain, car c’est notre nature que le Verbe Eternelle s’est fait sienne et non pas la leur. Peut-être, qu’il me soit permis de l’imaginer, les démons éprouvent une telle haine pour la dignité de notre corps et cherchent tant à l’avilir précisément parce que sa seule vue blesse leur orgueil.
Pouvons-nous opposer la vie spirituelle à la chair ? S. Paul lui-même ne le fait-il pas ? Certes, il décrit avec une force incomparable le combat chrétien comme le combat de la chair et de l’esprit. Mais que signifient ces mots pour lui ? Permettez-moi juste un exemple : dans l’épître aux Galates (5, 20) il énumère parmi les œuvres de la chair non seulement la fornication, mais aussi idolâtrie, magie haine, discorde, c’est-à-dire la vie de l’âme qui se détourne de Dieu, se replie en elle-même et se coupe des autres. De même, l’esprit dont il parle est le souffle de Dieu qui nous fait crier Abba ! Père ! Cet esprit qui relèvera nos corps dans la gloire de la Résurrection (Rm 8, 11).
Rien de plus spirituel que la chair du Christ, rien de plus charnel que l’âme repliée sur elle-même. Dieu s’est fait tout proche, trop proche, il nous est plus aisé de l’expulser dans la vie de la fine pointe de notre esprit, plutôt que de nous livrer à lui corps et âme. Ne refusons pas la proximité de Dieu à notre corps. Par sa mort il nous a rendu la vie. Il n’y a ici aucune métaphore : une mort bien réelle, celle qui un jour se fera tout proche de nous ; une vie bien réelle, celle que le Christ nous offre à chaque instant de notre existence.
Puis, il y a une autre manière pour Dieu de se faire proche qui nous effraie parfois. Il s’agit de sa présence dans notre entourage immédiat, dans notre prochain réel, concret, peu confortable, avouons-le. Il est facile d’aimer l’humanité, il est difficile de porter son proche. C’est beau de désirer la paix dans le monde, mais c’est tellement plus vrai de demander pardon à celui que nous avons blessé. Il est plus facile d’aimer le pape que de seconder son curé. Il est aisé d’admirer la sagesse lointaine et exotique, c’est tellement plus laborieux de cultiver son propre héritage spirituel, car tout d’un coup une bienveillance générale ne suffit pas, il faut des actes. Et c’est dans les actes que notre amour grandit ou s’étouffe, c’est dans notre entourage réel et immédiat que Dieu veut notre sainteté. Ici, non pas ailleurs. Dieu nous rencontre là où nous sommes, non pas là où on aimerait qu’il nous trouve.

Il est difficile de croire en Dieu réel et proche, un Dieu bien de chez nous, un Dieu de notre chair, de notre parenté, de notre histoire. Mais c’est ce Dieu là qui est réel, il n’y a aucun autre. Il est difficile de mener sa vie spirituelle dans la grisaille des jours et dans la médiocrité de nos élans. Mais c’est là une charité bien réelle, il n’y a aucune autre. Dieu est un Dieu d’ici et de maintenant. Tel est son être. C’est pourquoi, peut-être, il s’étonne tant quand nous lui refusons notre foi en le trouvant tout d’un coup trop proche.

fr. Pavel Syssoev, op


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