Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Celui qui me mange...
TO 20 B                                                                    Jn 6, 51-58
De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi.
 
Celui qui me mange vivra par moi. Mais elle est dure, cette parole et qui peut l’entendre ? Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? Car il s’agit bien de cet homme-là, en chair et en os, devant ceux qui l’écoutent. Ni une abstraction, ni une idée, ni un personnage littéraire, mais un homme, fils de Marie, charpentier de Nazareth. Il fait des miracles, c’est sûr, il parle avec autorité, c’est clair, il commande aux démons et ils lui obéissent, mais de là à donner se propre chair à manger ? Et puis, pourquoi est-ce que la manducation de sa chair procurerait la vie éternelle ?
Deux questions intimement liées : que signifie sa parole ? Mais surtout : qui peut parler de la sorte ?
Il est tellement naturel devant le réalisme des affirmations de Jésus de vouloir désamorcer le scandale. « Oh non, il n’a pas du tout voulu dire ce que vous avez entendu ! Ce n’est pas vraiment sa chair, c’est juste une représentation, un signe, un souvenir. D’ailleurs, même pas un souvenir de la chair - car qu’avons-nous à faire de son corps historique ? - c’est plutôt la communion à son œuvre qu’il voulait désigner, l’union dans les mêmes convictions, dans le même engagement. Voilà, c’est bien plus audible : celui qui partage ces valeurs, celui qui les vit avec sincérité communie avec Jésus dans le même idéal ! Du coup, chaque dimanche, ses disciples se réuniraient pour célébrer leur propre fidélité à de nobles idéaux que nous partageons. Tout comme d’autres gens. Il n’y a pas de quoi être scandalisé. Jésus parle en langage de son époque, imagé, plein de sémitismes, nous, nous avons dépassé ce stade naïf, parlons en propre – il s’agit de célébrer notre unité dans notre tension commune vers un bien plus grand ! »
Une eucharistie désamorcée, inoffensive, bien commode, large et ouverte. Un seul problème pourtant demeure. Que faire alors du Christ que nous venons d’entendre ? Toute cette explication qui cherche à gommer tout ce qui nous hérisse part de présupposé que la parole de Jésus est imprécise, vague, modifiable à merci. Mais rien de tel. Ses images sont pertinentes, son choix de vocabulaire est extrêmement précis, il parle avec autorité, dans les combats rabbiniques il se montre d’une grande clarté ; il commande à la mer, aux ouragans, aux démons – tout lui obéit ! Sauf nous qui voudrions que sa parole devienne molle et flasque parce qu’elle est nous est trop dure.
Nous ne pouvons entendre correctement ce que Jésus nous dit si nous ne répondons pas d’abord à la question : qui est celui qui parle ?
Si c’est un gentil illuminé, c’est une chose. Mais si c’est celui qui a nourri un peuple dans le désert à partir du rien – souvenez-vous, c’est là, le point de départ de tout son enseignement sur sa chair à manger – s’il fait voir les aveugles, s’il purifie les lépreux, s’il ressuscite les morts par sa seule parole, alors n’est-il pas Celui qui dit et les choses adviennent ? Celui dont la Parole accomplit ce qu’elle signifie. Il dit : que la lumière soit, et la lumière fut. Le soir où il va se livrer pour notre salut, il prendra du pain et prononcera ces paroles : Ceci est mon corps, livré pour vous. Non pas « cela représente mon corps », ni « cela est le signe de mon corps, le souvenir, l’image », non. Cela est mon corps livré pour vous. Si nous reconnaissons en lui le Christ, le Fils du Dieu vivant, le Verbe par qui tout vient à l’existence, alors ceci est son corps. Autrement, quel intérêt d’en manger ?
Certes, les auditeurs de Jésus à ce moment ne peuvent pas saisir toute la portée de son enseignement : la Pâque est encore loin, la dernière Cène ne sera célébrée que bien plus tard. Du coup, leur question est parfaitement juste : comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? Mais nous ne sommes plus là. Nous avons entendu les témoins de la dernière Cène, nous avons écouté ceux qui l’ont vu mourir sur la Croix, livré pour la vie du monde, nous avons reçu d’eux l’annonce de sa Résurrection. Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant. Il n’est pas là. Il est ressuscité. Il n’est pas là : ni dans la tombe, ni dans le passé, ni dans les ténèbres des morts. Où est-il alors ?
Le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. Il est ici, dans ce sacrement que nous sommes en train de célébrer. Le Père nous donne son Fils par l’action de l’Esprit Saint, et il nous le donne en nourriture, en viatique, en source de vie, en compagnon de route, en récompense éternelle. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi. Pourquoi manger Jésus, le Pain de Vie ? Pour en vivre. Pour en mourir. Pour s’unir à lui. Pour être à lui. Pour être avec lui, tous les jours, jusqu’à la fin du monde. Pour être là où il est bien au-delà des limites de ce monde. Pour entrer en véritable communion avec lui et donc avec le Père et l’Esprit. Et donc avec tous ceux qui en vivent, comme nous. Tous ceux qui désirent d’en vivre. Tous ceux qui cherchent, obscurément, dans leur désir le plus profond et le plus noble ce pain de vie qui rassasiera enfin leur faim de la vie véritable, éternelle. Celui qui me mange vivra par moi.

fr. Pavel Syssoev, op


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