Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare


La guérison du sourd-bègue
 
23° dimanche du T. O., Marc 7, 24-30,
 
   Jésus se plaît dans les évangiles à guérir les sourds, les muets et les aveugles. Ce n’est pas innocent. Ces catégories d’infirmes renvoient aux handicaps fondamentaux de l’âme humaine. La surdité physique dont est guéri cet homme est le parfait symbole, depuis sa fatalité, de la surdité spirituelle qui a frappé le adam pris de délire démiurgique. L’humanité naissante n’écouta qu’elle, et en devint peu à peu sourde à la Parole en train de se frayer un chemin dans sa conscience. Le Shema Israël, « Ecoute Israël » précède d’ailleurs les commandements, qui ne sauraient être mis en pratique si d’abord ils ne sont pas entendus. Si je n’écoute pas la Parole, je ne peux la proclamer, car elle ne vient pas de moi, mais de Dieu. D’autres « paroles » alors se substituent à l’essentielle, car le monde est un moulin à bavardage, un moulin à images, un moulin à rumeurs, un moulin à fantasmes, un moulin de vanité. Souvenez-vous aussi de la guérison de l’aveugle de naissance, en Jean. Jésus dit aux Pharisiens récalcitrants que s’ils étaient des aveugles, ils seraient sans péché de le reconnaître, mais ils prétendent voir, savoir, alors leur péché demeure.
   Ce sourd-bègue, qui fait des tentatives pour parler, mais se marche sur les mots, exprime à lui tout seul un mal-être profond. Personne ne l’écoute, cet impur. On n’est pas sourd et bègue sans être un beau pécheur, tiens ! Il paie, voilà tout ! Le système explicatif est atroce, mais imprègne fortement la mentalité religieuse de l’époque, marquée par le pur et l’impur, ces notions sacrées dans lesquelles Jésus va donner un grand coup de pied, comme dans une fourmilière.
   La scène est poignante. De braves gens prennent l’initiative d’amener ce sourd à Jésus, car tout seul il n’aurait probablement jamais osé. Il est tellement ridicule quand il bégaie. Il n’aurait même pas pu prononcer correctement le nom de Jésus. Pauvre de lui ! Jésus, nous dit Marc, le prend hors de la foule, pour traiter de son cas seul à seul, dans l’intimité, qui aussitôt lui fait du bien.  Il le met à part, comme il a mis à part Israël pour élire l’humanité par cette voie. Il lui fait cet honneur de lui parler comme à quelqu’un d’unique. Cet homme est un élu de toujours à toujours, puisque chacun est créé à l’image de Dieu. C’est déjà le début de la guérison. Puis Jésus lui met les doigts dans les oreilles, étendant sa main, comme Moïse sur les eaux, cette main de Yahvé qui exprime dans la Bible toute sa puissance salvatrice.  Avec sa salive, il lui touche la langue, comme Yahvé Dieu insuffla au adam son haleine de vie, qui fait de lui désormais un être à part, différent des animaux, dans la Création.
   A ce moment, c’est le Logos, le Verbe de vie qui prend l’initiative, en faisant se communiquer la force qui sort de lui, c’est-à-dire grâce qui sourd de lui, symbolisée par la salive intime, et l’organe défectueux. L’Incarnation est un corps à corps. Jésus lève les yeux au ciel, supplie le Père d’intervenir, car en tant qu’homme il ne peut pas plus que vous et moi. Sa décision d’homme de guérir ce malheureux est si ferme, et la demande est formulée si humblement, qu’à l’instant le Père l’exauce et la fait régner. Puis, en un soupir, de même que sur la Croix il expira, il expulse son Souffle vital, l’Esprit-Saint, et délivre cet homme d’une seule parole, sur le ton de l’ordre qui ne se discute pas : « Ouvre-toi ! ». La maladie n’a plus qu’à se ranger, et laisser passer la vie. Guéris-nous, Seigneur, nous aussi : nous sommes ce sourd-bègue, bien des fois !

fr. Guy Touton


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