Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

 

La joie en progrès

Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p., dimanche 9 décembre 2012, 2e de l’Avent, année C

Sur Baruch 5, 1-9 ; Philippiens 1, 4-11 ; Luc 3, 1-6

 

 

 

 

 

 

Le Christ vient, votre tristesse se changera en joie ! Tel est le message qu’il nous faudrait proclamer partout, à toute personne rencontrée, tel quel. Comment s’y prendre ?

Nous savons à quel point la vérité est difficile à énoncer. Pourquoi moi ? Qui suis-je pour endosser le rôle du prophète, pour enquiquiner mon prochain, pour sembler lui faire la leçon religieuse ? Et pourquoi en ces termes ? Ne dois-je pas plutôt écouter, rester discret, traduire la joie du Christ dans ma vie et me concentrer sur les actes ? Chic ! Ça y est ! j’ai réussi à tourner la question, je n’aurai pas à intervenir, il me suffira de faire, je n’aurai rien à dire.

Nous savons combien cette asphyxie de l’annonce est mortifère. Outre son caractère muet, aveugle et paralysé, elle comporte une surdité : la joie des uns n’intéresse les autres que si elle devient la leur. Une joie que l’on ne peut partager rend l’autre plus triste encore. La joie inaccessible désespère. Nous sommes donc rendus à l’annonce de ce Christ qui vient, pour que la tristesse d’autrui se change en joie. Bien sûr, la joie peut se rendre contagieuse, et il est important d’en être soi-même pénétré, afin de la donner. Mais la question est en effet de la donner, de la manifester, et donc d’en montrer le motif. Nul n’est joyeux sans raison, sauf s’il l’est par artifice.

Je me souviens de ce document filmé d’une répétition d’orchestre de l’Hymne à la joie de Beethoven, le final de la Neuvième Symphonie, à Berlin, dans la salle de la Philharmonie. Tout commence bien, lorsque soudain le chef d’orchestre, des plus grands, interrompt les chœurs et les solistes. Pour se moquer d’eux, il se met à les mimer en train de chanter la joie avec trop de sérieux. L’autocrate démiurge s’est prononcé. Il faut recommencer la joie.

Plus encore que la musique, la joie d’être chrétien se mime, elle se montre, elle s’explique, en s’annonçant. Elle rend raison d’elle-même. Les trois textes de ce jour convergent pour nous aider à en rendre raison : le salut est annoncé, tout homme verra le salut de Dieu, l’amour fait progresser dans la vérité.

 

 

Le salut est annoncé par Baruch : « Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère, et revêts la parure de la gloire de Dieu pour toujours, enveloppe-toi dans le manteau de la justice de Dieu, mets sur ta tête le diadème de la gloire de l’Éternel ».

Le salut est annoncé, il l’est pour chacun parce qu’il l’est d’abord pour tous. Jérusalem prépare l’humanité, elle l’enclôt déjà, comme une figure annonce la réalité. Le Christ est venu pour tous, pour toutes les sociétés et toutes les religions. Il les accomplit, les purifie, les remplace. Il est l’unique médiateur, l’unique sauveur de tous. Aucun autre Dieu n’est à attendre, nul autre ne sauve du péché pour conduire à la grâce. La croix est un symbole appelé à devenir universel, et l’Église à sa suite.

De façon plus prochaine que la croix, si l’on respecte l’entrée en scène de Jésus dans son incarnation, c’est la crèche qui mérite une bonne place dans notre maison. Pour quelques semaines, les personnages de la crèche rappellent que ce sont des personnes concrètes qui trouvent leur joie auprès du nouveau-né venu de Dieu. Le salut est concret, cultivons le concret de la crèche, osons l’Incarnation ! Avec tous les risques que cette mise en scène comporte. Les seuls quidams à adorer l’enfant, lorsqu’il naît, ce sont un âne et un bœuf. Les choses ont-elles tellement changé ?

En témoigne aussi le texte de Luc, qui inscrit l’Incarnation dans l’Histoire, avec une géographie, des figures politiques, des noms invraisemblables : un contexte. Le Christ entré dans le monde marque un avant et un après de la grâce divine. À tel point que l’éternité semble s’inféoder au temps.

 

 

Le salut annoncé promet à tout homme de voir le salut de Dieu : c’est ce que dit saint Luc.

Tout homme ? Nous en sommes loin. Beaucoup voyaient naguère qui ne voient plus maintenant. C’est l’aveuglement qui nous semble de plus en plus collectif, et non le spectacle universel promis. Il ne sert de rien de se lamenter sur cet aveuglement, mais il est important d’accepter d’en souffrir. Aveugles-nés ou aveugles devenus, les âmes qui se perdent de se voiler le visage sont notre tourment. Il nous revient alors de préparer le chemin du Seigneur, d’aplanir sa route, d’abaisser les montagnes.

Notre rôle d’apôtre,  il est vrai, revêt un côté terrassier : il consiste à faciliter à autrui sa route vers le Christ. Ce n’est pas commode mais le résultat appartient à Dieu seul. Il nous suffit d’œuvrer, toutes manches retroussées, à l’aménagement du terrain, de suer comme des bœufs (on revient à la crèche !). Ce paysagisme va parfois jusqu’à « forcer la nature » comme le dit Saint-Simon à propos des travaux gigantesques du château de Marly, pour y conduire l’eau du bassin malgré la topographie. La grâce divine peut passer partout, comme l’eau, il suffit de l’y conduire, avec pics et pioches, et peut-être aussi, comme Louis XIV le roi bâtisseur, d’en payer le prix. Grâce à nous, tout homme peut voir le salut de Dieu.

 

 

Comment y parvenir ? Saint Paul nous trace un modèle de voie carrossable : « Dans ma prière, je demande que votre amour vous fasse progresser de plus en plus dans la connaissance vraie et la parfaite clairvoyance, qui vous feront discerner ce qui est plus important ».

Certes, saint Augustin a raison de disposer dans l’ordre (inverse) connaissance et amour : on n’aime que ce qu’on connaît, on n’aime pas ce qu’on ne connaît pas. Cet ordre-là est toujours vrai. Il n’empêche que, une fois l’amour en place, fondé qu’il est sur la connaissance, cet amour lui-même contribue à affiner la connaissance. Par l’intimité qu’il crée, il oriente, il donne de progresser dans la connaissance elle-même, il rectifie le discernement. C’est assez dire que jamais connaissance et amour ne s’opposent. Dire que l’on aime d’autant plus que l’on connaît moins est une supercherie. Les deux vont ensemble ou bien rien.

C’est dire aussi que l’amour, le nôtre, sera le meilleur marchepied de l’accès des autres à la connaissance de Dieu. Peu importent nos maladresses, même ces dernières peuvent servir la cause du Christ, car elles renvoient à la perfection d’un autre que nous, la sienne. Seul compte notre désir de progresser. L’âme vit si elle progresse ; elle meurt de vouloir stagner.

 

 

Le Christ vient, parce qu’il précède notre progrès et le soutient. C’est ainsi que notre tristesse se change en joie.

fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p.


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