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La femme libre

Homélie du 11° dimanche du temps ordinaire, Lc 7, 36-50, Frère Guy Touton, église dominicain

 

 

   Tandis que les hommes sont entre eux, arrive une femme, que Luc pudiquement appelle « une pécheresse de la ville ». Une prostituée sans doute. Et même certainement. Branle-bas au gîte de Simon, le pharisien ! Certains d’entre les invités la connaissent bien peut-être… Tandis que selon l’usage on lave les pieds des hôtes, à l’orientale, cette femme qui n’a pas froid aux yeux parce que pour elle ça presse, se place à l’arrière de Jésus, et verse des larmes sur ses pieds.

 

   Tandis qu’une femme n’a pas le droit de détresser ses cheveux en public, celle-ci essuie les pieds de son homme avec ses propres cheveux, dans un geste tout féminin éminemment aimant. Pour oser agir ainsi dans le cercle des hommes en pleine table, avec cette pudeur impudique, elle a dû entendre prêcher Jésus. Elle sera revenue l’écouter, bouleversée par ce qu’il dit, qui ne ressemble pas à ce que l’on entend d’ordinaire, trop rivé à la Loi et à son observance. Mais cette femme-ci est poussée par la faim, par le besoin, par le désir, elle a le cœur en amour pour cet homme si lumineux. Elle n’a que faire de l’observance de la Loi à cet instant-là. La Loi est trop besogneuse, et scrupuleuse. Elle, elle n’a que sa vie de femme qui fait semblant de se donner aux hommes de passage, mais cette fois-ci en cet homme elle sent dieu sait quel amour à demeure.

 

   Tandis que les baisers sont en chambre, et interdits pour une femme en public, trop suggestifs, cette femme-ci ne se lasse pas de couvrir de baisers les pieds de Jésus devant tout le monde, mais en se tenant à l’arrière, en fille des mœurs patriarcales. Et elle les oint de parfum. Tout le corps de Jésus sent le parfum de cette femme, et se ressent de ses baisers. Stupeur dans la salle.

 

   Tandis que les hommes aiment bien régir, Jésus, le Verbe, se tait et laisse faire cette femme. Il lui laisse exprimer dans le silence des gestes son aveu de vivre autrement, et toute sa gratitude. Cette femme peut déverser sans rien dire sa vie de pécheresse, cet Homme, elle le pressentait, a l’art de se laisser aimer. Stupeur dans la salle. Et stupeur de Simon qui se demande dans sa pauvre tête de pharisien si Jésus n’est pas en train de montrer son aveuglement ou sa naïveté : « Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche». Pauvre Simon ! Non seulement Jésus n’est pas contaminé par la vie trouble de cette femme, mais il se laisse entièrement touché par elle.

 

  Pauvre Simon, pauvres de nous ! Eh oui, aux yeux du Christ, son péché qui cachait un amour qui se cherche devient une occasion en or. Cette femme n’a pas calculé ses gestes, elle en avait trop sur le cœur. Elle s’est mise à nu, là devant les hommes à table, et Jésus l’a revêtue de la dignité nouvelle des enfants de Dieu : « Ta foi t’a sauvée, va en paix ». Stupeur dans la salle. Mais, observe Jésus avec une finesse redoutable, « celui à qui on remet peu montre peu d’amour ». Il y a donc de grands pécheurs qui surpassent en intelligence de l’amour les vies les plus fidèles, parce que justement la carence de leur vie ancienne les rend plus reconnaissants, et plus tendres. C’est ainsi.

 

   En prophète, parce qu’il est la lumière en Personne, Jésus a vu dans cette femme un élan vers l’amour qui ne demandait qu’à être purifié, pour croître. Pourvu qu’il voie en nos vies le même élan, la même fraîcheur aimante, à base de pénurie personnelle mais surtout de gratitude. Amen.

fr. Guy Touton o.p.


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