Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

L’Espérance et la Crainte

19ème Dimanche du Temps Ordinaire – fr. Benoît-Marie Simon, op

 

« Sois sans crainte, petit troupeau… ». Ces paroles rassurantes nous y sommes habitués tant nous les entendons souvent… Mais, sommes-nous sûrs, vraiment, que c’est bien cela que le Christ nous dirait en premier, à nous, aujourd’hui ? Car, faut-il le rappeler, on ne dit pas la même chose à tout le monde. Ainsi, par exemple, ce qui calmerait un scrupuleux pourrait rendre parfaitement cynique celui qui est sans scrupule.

D’ailleurs, dans ce passage de l’Evangile, on précise bien que le Christ s’adresse à ses disciples, c’est-à-dire à des personnes qui ont tout quitté pour le suivre. De même, ces derniers insistent pour savoir si  ce que le Christ leur dit vaut seulement pour eux ou pour tout le monde ! Et, comme c’est souvent le cas dans l’Evangile, Jésus ne répond pas directement. Pourquoi ?

Première remarque. Le Christ ne dit pas qu’il n’y a rien à craindre, ni même qu’on peut dormir tranquille. Tout simplement parce qu’en de nombreux autres endroits de l’Evangile Il invite, au contraire, à se réveiller, à craindre. Ce qui, vous le savez aussi bien que moi, a donné lieu, dans l’histoire de l’Eglise, à des sermons terrifiants. Vous me direz, c’est du passé. Certes, mais parmi ces prédicateurs il y avait des saints ! En fait, si nous récusons une telle prédication, ce n’est pas parce que nous avons des motifs objectifs, mais tout simplement parce qu’elle ne nous plait pas. Ce qui, reconnaissez-le, est une bien mauvaise raison. Et la miséricorde, me direz-vous, qu’en faites-vous ?

J’entends bien, mais, vous vous en doutez, les saints qui nous ont précédés ne l’ignoraient pas, eux non plus. Pourquoi notre intelligence de ce mystère serait-elle supérieure à la leur ? Qui nous assure que Dieu est programmé pour absoudre tout ? Qui nous dit que cela a un sens ? En définitive, c’est Dieu qui prononcera le jugement final. Et n’oublions pas qu’il est une Personne, Libre et Souveraine, qui n’a de compte à rendre à personne. Dans ces conditions, qui sera assez fou pour anticiper avec certitude ses jugements en Le privant de toute liberté ? N’a-t-Il pas dit : « mes pensées ne sont pas vos pensées… ». Alors, ne renversons pas les choses ! Et puis, qui sera dépourvu d’intelligence et de cœur au point de penser que la miséricorde peut être injuste, ce qu’elle serait si elle allait contre la justice. Ecoutez cette rescapée d’Auschwitz, qui à l’époque croyait en Dieu et ensuite est même devenue catholique : « Pardonner, c’est se désoler de la catastrophe ultime, la tragédie (…) Pardonner, c’est se réjouir pour tous ceux, quelque crime qu’ils aient commis, qui peuvent encore supporter le pardon de Dieu, et le pardon de ceux qu’ils ont tant méprisés (…) Mais pardonner, ce n’est pas comme dans ce chant affreux : « Nous irons tous au paradis, les bénis comme les maudits », croire qu’il y aura un Pardon Universel faisant fi de la liberté, de la dignité de l’homme créé libre et racheté encore plus libre. Le Christ a racheté notre liberté sur la croix. (…) C’est par un enchaînement logique d’actes tout à fait libres et volontaires, une suite de chutes libres et consenties qu’il y a eu Hitler et les autres. Ils n’étaient pas des brutes déchaînées, ils ont agi d’une façon calculée, planifiée, intelligente et persévérante… »[i]. Ce ne sont que de tout petits extraits, mais ils nous rappellent que nous n’avons aucun titre pour justifier, c’est-à-dire absoudre sans procès, alors que nous ne savons pas comment nous nous serions comportés dans de telles circonstances, que, pourtant, Dieu a permises ?

Mais revenons au texte de l’évangile d’aujourd’hui. En ajoutant : « car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume… », Jésus-Christ explique pourquoi on doit avoir confiance. Pour autant, il ne garantit rien, ni sur cette terre, ni dans l’autre.

Pas sur cette terre, car ceux qu’Il invite à ne pas désespérer ce sont ceux qui ont tout perdu ici-bas, qui, comme le dit saint Paul, sont persécutés, comptés pour rien… ! Or, Il leur promet non pas des jours meilleurs, mais une autre vie, qui n’est pas de ce monde et que seul Dieu peut nous donner. Dans cette perspective, le fait que Dieu a décidé de nous la donner, est un motif d’espérance sans faille. Reste que, vous en conviendrez, pour ceux qui veulent, ici-bas et maintenant, le bonheur humain, cela ne signifie rien du tout.

Pour les autres, cela reste une espérance. En effet, même si nous sommes absolument sûrs que Dieu veut nous donner la vie éternelle et qu’Il est tout Puissant, nous ne pouvons pas en conclure : alors nous serons infailliblement sauvés. Regardez, en demandant au Christ si ce qu’Il dit « ne vaut que pour eux », les apôtres aussi cherchent une garantie : celle d’avoir été choisis comme disciples et d’avoir répondu à cet appel. Eh bien, Jésus ne répond pas, tant Il répugne à entrer dans ce genre de considération. Il les invite à lâcher leur convictions, à sortir de leur raisonnements pour se mettre en face de cette réalité : le Christ reviendra chercher ceux qui, lorsqu’Il apparaîtra, L’attendront en vérité, dans leur intelligence et dans leur cœur. Quant à savoir ce que cela signifie, en particulier chez ceux qui sont loin, seul le Seigneur le sait ! On comprend, du coup, cet avertissement, surprenant et qui se répète : « tenez-vous prêts, c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra… ». Sans doute, il ne faut pas interpréter ce texte comme si Dieu cherchait à nous prendre en faute ; mais il ne faut pas non plus le vider de son sens ! Alors comment faut-il l’entendre ? C’est simple : lorsqu’on attend le Christ en vérité on l’attend à tout moment ; inversement, si on ne l’attend pas en vérité, rien n’y fait, aucun calcul, aucun raisonnement, aucun événement ne rendra notre âme attentive, comme le veilleur attend l’aurore. Or, comment vérifier ce qui se passe au fond de notre âme ?

Ainsi donc, à la suite des saints, s’appuyer sur ces paroles du Christ : « Sois sans crainte, petit troupeau… », c’est : « espérer contre toute espérance ». Par exemple, lorsqu’on faisait remarquer à sainte Bernadette qu’elle était sûre d’aller au ciel, puisque la Vierge lui avait promis de la rendre heureuse, non pas sur cette terre, mais dans l’au-delà, elle répondait : « si je suis fidèle… ».

En clair : oui c’est vrai, les humbles qui mettent, en vérité, leur confiance en Dieu, n’ont rien à craindre. Quant à ceux qui confondent cette confiance avec le sommeil de l’inconscience, du refus de voir les abîmes… tout dépend de leur capacité à accepter d’être réveillés à temps. Reste, alors, la question : comment distinguer la vraie confiance de l’optimisme béat, bête et têtu… qui se répand partout ? Nous voudrions une réponse définitive et sûre… au lieu de quoi le Christ nous laisse sur une exhortation : « efforcez-vous d’entrer par la voie étroite… ».



[i] Lise Delbès-Lyon, Ma déportation, La Cause des Livres, 2006, p.226.

Benoît-Marie SIMON op


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