Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Le feu et la citerne

Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p., dimanche 18 août 2013, 20e du T.O.

Sur Jér. 38, 4-10 ; Héb. 12, 1-4 & Luc 12, 49-53.

 

« Je suis venu apporter le feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il fût déjà allumé ! (…). Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division ».

Le feu est jeté sur la terre. Non pas le feu du ciel, car Dieu ne se venge pas à coups de mises en scène météorologiques, mais le feu de l’amour divin, et donc aussi le feu de la haine contre lui. La haine, c’est l’amour en tant que repoussé, parce que le cœur haineux ne veut pas dépendre de celui en qui se trouve l’origine de tout amour, Dieu, le Père empli de tendresse. Rien n’est plus insupportable que cet amour-là, quand on lui préfère les amours frelatées.

Feu et division brûlent et ravagent les foyers. Quel feu se trouve donc ainsi jeté sur la terre ? Si amour et vérité s’embrassent, c’est alors le feu de la vérité qui s’ajoute à celui de l’amour. Les rats n’aiment pas la lumière, ils préfèrent les ténèbres et l’humidité. Quiconque refuse d’aimer Dieu et son prochain préfère les bas-fonds et les impose aux autres.

 

Pour preuve, ce qui arrive au prophète Jérémie. Il parle au nom de Dieu. Il insupporte la ville assiégée et ses dirigeants. Comme souvent en pareil cas, les bien-pensants projettent sur lui leurs propres péchés. Ils l’accusent de travailler non au salut du peuple mais à son malheur. Le roi lui-même, point mauvais homme et qui ne déteste pas ce prophète, est un lâche. Jérémie le lui dira en face : « Si je te conseille, tu ne m’écouteras pas ! »

Voilà donc Jérémie descendu avec des cordes dans la citerne des gardes. Descendu, non jeté : on le ménage jusque dans son supplice, ultime imposture du respect humain chez les hommes publics. La précision qui suit est d’importance : « Dans la citerne, il n’y avait pas d’eau, mais de la boue, et Jérémie s’enfonce dans la boue ». Le prophète croupit dans un cloaque, celui du péché des hommes.

Il n’y a pas d’eau. L’eau purifie, elle baptise. La boue absorbe, elle fait couler à pic dans un trou sans fond. Ainsi en va-t-il d’un homme de Dieu lorsqu’il ose dire leur fait aux rois, à ceux qui mènent le monde et aux populations qui prévariquent. Pour le punir, on le plonge dans ce qu’il dénonce, la boue des autres. Pour lui apprendre à vivre et si possible à mourir, afin qu’aucun son ne sorte de la citerne des péchés publics, afin qu’il se taise enfin, ce prophète, mais faites-le taire !

Hérode, autre roi qui écoute Jean-Baptiste mais qui est aussi lâche que Sédécias, concèdera sa tête sur un plat d’argent.

 

Ne nous berçons pas d’illusions. Peu à peu, le témoin du Christ subira le même sort. Ce matin même, au bord des Pyramides, des églises sont brûlées ou pillées sans raison, par simples représailles antichrétiennes.

L’apôtre est imparfait, il est aussi pécheur que n’importe qui, et c’est son propre péché que la meute vengeresse prétend pourchasser. En réalité, c’est le Christ lui-même qui est alors haï, son nom blasphémé, la croix souillée, son Église conspuée. C’est ainsi depuis toujours, mais nous savons que tout cela n’est rien et sera balayé, peut-être pas sur terre, mais dans l’éternité.

Supposons les esprits forts d’un pays en paix, qui fut chrétien et ne veut plus l’être. Nous les entendons hurler d’ici, crier haro sur le prophète, jeunes libertins, notables corrompus et vieillards lubriques, tous gens de néant. Aujourd’hui, ils triomphent, demain on aura oublié jusqu’à leur nom. Leur danse autour de la citerne semble mettre à mal celui qu’ils haïssent ; mais c’est leur propre vie qu’elle exténue.

 

Alors, tant mieux s’il se trouve quand même quelques âmes pures, qui n’écoutent que leur courage, qui s’en vont trouver le roi, pour obtenir la délivrance de l’homme de Dieu. Comme par hasard, c’est un être méprisé qui ose intervenir, un eunuque, et qui fait remonter Jérémie. Il pose même un diagnostic moral : « Mon Seigneur le roi, ce qu’ils ont fait au prophète Jérémie, c’est mal ! »

Deux mille ans de christianisme confirment l’Ancien Testament. Ce ne sont pas les héros qui tiennent tête aux puissants mais les petits, les cabossés, les mutilés, à condition qu’ils se laissent devenir des saints. Notre monde qui creuse tant de citernes boueuses a besoin de ces saints-là. Les saints prient plus qu’ils ne parlent, mais quand ils parlent, ils jettent le feu de Dieu. Toute la question est alors de savoir s’ils sont écoutés, par les rois ou par n’importe quel notable de ses propres richesses. La vérité n’apporte pas sur terre le confort du péché, elle le tranche. Pourtant, elle en apporte un autre, certes plus exigeant, mais le seul qui puisse restituer l’homme à sa dignité.

La vérité fait le bonheur. Pour cela, elle instaure un ordre. Le désordre déteste la vérité. C’est pour cela que le péché aime les citernes : on n’y voit plus rien, on perd tout appui, on se désespère. Une société qui se construit sur le mensonge conduit à la désespérance. Non pas seulement au désespoir, sentiment humain qui déclare que demain sera pire qu’aujourd’hui ; mais à la désespérance, qui renonce à attendre pour tout de suite autant que pour plus tard la grâce divine.

L’homme contemporain est seul, aucun secours ne lui viendra du ciel. Le ciel est vide, du fond de sa citerne il le voit sans étoiles. Ne lui restent que trois attitudes : l’abattement, pour enrichir l’industrie pharmaceutique ; le goût de la destruction, pour inspirer les artistes autoproclamés ; et la révolte sans risques, pour supprimer les traces du Père du ciel.

 

Pourtant, il en faut si peu pour rallumer la flamme. Il suffit de quelques étincelles, qui se répandent de proche en proche, partout ! Rien ne résiste au feu de l’amour divin, puisque nous sommes tous faits par lui et pour lui.

fr. Thierry-Dominique HUMBRECHT op


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