Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

La crainte et l’espérance
 
Comment chacun d’entre nous doit-il entendre cette parabole de l’Evangile que, tous, nous connaissons bien ? Toute la difficulté tient en ceci : bien comprendre la nature exacte de l’orgueil de ce pharisien.
Est-ce le fait de se vanter ? Mais peut-être fait-il vraiment ce qu’il dit. Est-ce parce qu’il s’appuie sur ses propres forces ? Pourtant, il remercie Dieu. Mieux, il attribue à Son aide, à Sa grâce, le fruit de ses efforts. Et d’ailleurs, lorsque nous avons conscience de faire quelque chose de bien, par exemple de tout quitter pour entrer au couvent, et que nous n’oublions pas d’en attribuer le mérite d’abord à Dieu, nous pensons bien être humbles. Après tout, il ne s’agit pas de nier ou de mépriser tout le bien que nous faisons ou qui se fait en nous et à travers nous, pourvu qu’on reste conscient que, sans l’aide de Dieu, nous n’y serions pas parvenu ! Oui, mais voilà : ce pharisien n’est pas justifié, ou, si vous préférez : il n’est pas ajusté à Dieu. En termes plus clairs : il n’est pas en communion vraie avec Dieu.
Creusons un peu et demandons-nous ce qui distingue le pharisien du publicain qui, lui, a été justifié. La grande différence entre eux, au fond, c’est que le premier regarde Dieu dans les yeux, un peu comme on regarde quelqu’un quand on estime être de niveau avec lui, ou, du moins, mériter de sa part un certain respect. Le publicain, lui, n’ose pas regarder Dieu… il ne s’en sent pas digne. En même temps, il ne s’enfuit pas pour aller se cacher plein de honte ! Alors, il supplie Dieu d’avoir pitié de lui ! Mais, et c’est le point essentiel, il est sincère, c’est-à-dire qu’il ne dit pas ce qu’il faut dire, il ne récite pas des prières !
En effet, on peut jouer l’humilité et ne parler que de notre soi-disant petitesse, sans y croire vraiment. Rien n’y fait, on est humble ou on ne l’est pas. Et cela suppose l’évidence écrasante de notre indignité devant Dieu, quelles que soient les œuvres qu’on a pu faire ou ne pas faire. Je dis bien « l’évidence », c’est-à-dire quelque chose qui s’impose à nous, et non une conviction qu’on se forge à coup de volonté ou de piété.
Reste alors à demander cette évidence, tout en sachant que la lumière qu’elle projette sur nous risque de nous ébranler, comme ce fut le cas, pour saint Paul, sur la route de Damas. Dans un premier temps elle l’a même aveuglé ! Voilà pourquoi il faut s’y préparer, en prenant conscience que nous sommes des pharisiens. Mais comme il est difficile à un orgueilleux de se reconnaître comme tel !
Vous direz, par exemple. Après tout, nous ne sommes pas comme lui, nous ne méprisons pas ceux qui sont dans l’erreur et dans le péché. Attention, si c’est parce que nous excusons tout le monde. Cela revient à penser que les autres ne sont pas capables d’être conscients de ce qu’ils font. Ce qui est une forme subtile de mépris. Si c’est parce que nous proclamons que tous les hommes sont également coupables, alors nous méprisons les victimes du péché des hommes, comme le faisait remarquer une rescapée d’Auschwitz convertie : « Lorsque dans un désir d’humilité, certains chrétiens modernes se disent aussi grands pécheurs que Höss et Kramer, ils ne savent pas très bien ce qu’ils disent et seraient d’ailleurs très choqués qu’on les prenne au sérieux… ». Et elle cite cette phrase de Primo Levi : « Les assassins ont existé… et existent encore… les confondre avec leur victimes est une maladie morale ou une coquetterie esthétique. » (Lise Delbès-Lyon, Ma déportation, p102-103).
Ne l’oubliez pas : le pharisien de la parabole ignore totalement qu’il est orgueilleux, sinon il ne regarderait pas avec pitié le publicain. Et, surtout, Dieu arriverait bien à le justifier.
Tout orgueilleux est aveugle ; et surtout il se défend, tout simplement parce que s’enfermer dans l’orgueil, c’est s’enfermer dans la certitude d’avoir raison contre tous et même contre ce que nous savons être la vérité. Alors on est comme un avocat qui défend une cause par tous les moyens, au lieu de chercher sincèrement la vérité. D’où l’inutilité de beaucoup de discussions, qui n’ont aucune chance d’aboutir. Aussi, dans l’Evangile, très souvent, le Christ passe son chemin, sans répondre. Ce qui n’empêche pas Dieu le Père d’affirmer à Sainte Catherine de Sienne, comme on peut le lire dans son dialogue : « Les hommes n’ont donc aucune excuse puisque accusés sans cesse, la vérité leur est sans cesse enseignée. Aussi, s’ils ne se corrigent point pendant qu’ils profitent du temps, ils seront punis lors de la seconde accusation prononcée au moment suprême de la mort… » (chap.36).
En somme, avant de chercher à être humble, il faudrait commencer par voir à quel point nous sommes bien plus orgueilleux que nous ne l’imaginons.
Reste la question : comment faire quelque chose de bon, sans se complaire en soi-même ? C’est très simple, il suffit de ne pas se regarder. Mais c’est là, précisément, toute la difficulté. En effet, comment des êtres qui se regardent constamment, pourraient-ils s’oublier complétement au point que « notre main gauche ignore ce que fait notre main droite » ! (Mat. 6,3). Seul celui qui est totalement absorbé par autre chose, ne pense plus à lui, sans s’en rendre compte.
Dans l’Evangile, lorsque les disciples du Christ lui demandent qui est le prochain que l’on doit aimer, le Christ ne répond pas par des principes qu’il suffirait d’appliquer, du genre « tout homme est notre prochain ». Car alors, si on croit y arriver, on est content de soi ; et dans le cas contraire on est ou bien tourmenté, ou bien endurcis. En guise d’enseignement, le Christ se contente de raconter l’histoire que vous connaissez : un homme descendait de Jérusalem à Jéricho… Et si le Samaritain s’arrête, c’est justement parce qu’il est ému par la misère de l’homme qui a été battu à mort alors que les autres passent, indifférents, enfermés dans leur propres préoccupations.
Puissions-nous être séduits par Dieu qui nous aime jusqu’à mourir pour nous sur la Croix dans la personne de son Fils, au point de nous oublier ; ou être humbles au point d’être vraiment emportés dans cet amour !

fr. Benoît-Marie Simon op


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