Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Bienheureux les patients
15 décembre 2013,
3e dimanche de l’Avent, année A
Sur Jacques 5, 7-10
 
 
 
 
 
 
« Frères, en attendant la venue du Seigneur, ayez de la patience », dit saint Jacques dans son Épître (Jc 5, 7-10).
En quoi consiste la patience ? Si elle s’attache à la poursuite d’une fin à venir, peut-on dire, sans tricher, que l’Avent attise notre patience ? Le Christ est déjà venu, et, s’il vient à nouveau, ce n’est semble-t-il qu’une convention du calendrier.
 
Qu’est-ce que la patience ?
La scène est au restaurant, dans un sketch devenu célèbre, filmé par Pierre Palmade. Robert Hirsch et Gisèle Casadessus, deux octogénaires, dînent.
– Madeleine, quand donc consentirez-vous à m’épouser ?
– Mais Fernand, vous me l’avez déjà demandé en 1950 !
– Mais je vous aime, Madeleine !
– Oh, je vous connais, vous les hommes ! Une fois que vous avez ce que vous voulez, vous disparaissez, pffuitt !
– Disparaître ! Mais où voulez-vous que j’aille, Madeleine ? Nous avons été dans le même lycée, nous avons travaillé dans le même magasin, nous avons vécu dans le même village, nous vivons dans la même maison de retraite !
Ainsi de suite. Voilà donc un amoureux patient. Sur son visage, se lit à la fois une souffrance et un espoir. La souffrance de supporter un contretemps ; l’espoir de séduire enfin sa belle. La patience est tissée de ces deux lainages, mais souvent elle tire sur le tissu.
 
Certes, aujourd’hui, nous avons plutôt appris le « tout, tout de suite » et la patience nous manque. Mais la vie nous rappelle à une patience qui est alors moins une vertu qu’une nécessité. Nous patientons dans la souffrance physique, faute de la réduire ; nous supportons les injustices, nous patientons par amour avec ceux auprès de qui nous vivons.
La vie enseigne la patience, et nous pressentons que la patience est une force. Une force, parce que le patient ne consent pas à une tristesse désordonnée, face à ce qui lui nuit présentement : il demeure dans l’ordre d’une fin atteignable. Toute visite chez le dentiste se nourrit d’une souffrance intolérable, augmentée du spectacle du sadique qui arrive avec ses instruments, et finalement d’espoir récompensé.
Toutefois, tout ne mérite pas qu’on patiente : lenteur n’est pas vertu, de même que vitesse n’est pas toujours synonyme de précipitation. Les génies de l’organisation sont peut-être des impatients, il n’empêche que leur rapidité de conception et d’exécution semble plus adaptée à leurs projets qu’une circonspection disproportionnée.
Saint Thomas dit que le persévérant patiente autant qu’il faut ; le mou, moins qu’il ne faut ; le pertinace – l’entêté –, plus qu’il ne faut. La patience consiste donc à supporter de façon proportionnée, en fonction, lorsque c’est possible, d’un espoir, d’un plus grand bien à venir. C’est l’espoir qui permet de donner à la patience un caractère plus tonique, et qui la fait participer à la vertu de force.
La patience devient alors persévérance et longanimité, elle tend vers un bien qui se trouve à longue distance, à longue durée.
La patience devient aussi constance : elle tient le coup, en dépit des obstacles extérieurs. C’est ainsi que Bernard Palissy, pour découvrir le secret de l’émail blanc des Italiens, celui de leur cuisson, brûle ses meubles, sous les cris incessants de sa femme et les moqueries de ses amis. Il le découvre, et devient le plus grand céramiste de la Renaissance. Le constant domine les obstacles.
Surtout, le vrai patient est mû par un but. Il souffre, il supporte, mais il sait pourquoi : l’épreuve en vaut la peine. Il sait aussi que seule la patience perce les secrets de la difficulté, de l’excellence, du mérite. Il vise un but et s’y donne à fond, il s’y sacrifie même parfois, mais pour un bien qu’il sait plus élevé. Il apprend à demeurer dans sa persévérance. Quand il réussit, il se retourne, épuisé, sanglant, mais rieur : le mou et l’entêté sont restés loin derrière.
 
 
De quelle façon l’Avent attise-t-il notre patience ?
En effet, le Christ n’est pas à venir, il est déjà venu, une fois pour toutes. Unique fut son Incarnation, uniques sa Passion et sa Résurrection, effectif désormais le salut qu’il nous offre.
La préparation à Noël, nous le savons, est une attente pédagogique. Ce n’est pas tant le Christ qui vient, que nous, qui nous disposons à le recevoir. L’Avent construit une patience spéciale, elle ne comporte ni souffrance ni espoir, ni constance, bien plutôt une vertu intérieure et chacun devient une crèche.
Notre âme s’arrondit en une mangeoire, où le nouveau-né aura bien chaud. La paille de notre chaleur est celle de la charité : la charité divine, que le Christ vient manifester et nous donner ; puis notre charité, en effet reçue de lui, avec lequel nous le bercerons.
Une âme façon mangeoire se prépare et entretient notre patience, car, dit saint Paul, « la charité est patiente » (I Co 13, 4). La patience du chrétien se tire donc de l’intériorisation du temps liturgique. L’Avent a dépassé son milieu : y sommes-nous entrés, tâchons-nous de le vivre, voulons-nous y demeurer ? La patience se tire surtout de la charité, car la charité rend la patience patiente.
Rien ne servirait de rester forts sur terre si aucun ciel ne nous était promis. Nos contemporains, de plus en plus athées, l’ont compris : puisqu’il n’y a pas de ciel à espérer, vivons le mieux possible sur terre, selon une certaine patience – qu’un chrétien jugera mutilée –, qui relève du consentement. Le monde est sans Dieu, il va sans but, consentons à la nécessité de la matière. Tout est matière, hasard, atomes. Notre joie est alors le sourire figé de la fatalité. Succès garanti de Spinoza, chaque année ou presque, dans tous les magazines estivaux !
Le chrétien, lui, est sûr de son Sauveur. L’espoir, sentiment humain toujours incertain de l’avenir, est devenu espérance, certitude du salut proposé. Si nous apprenons la patience, la vraie, face au martyre, à la persécution, aux moqueries, à la marginalisation des catholiques, à la haine du vrai Dieu, c’est parce que le Christ est déjà venu, pour tous. Notre seule incertitude tient à notre propre péché.
C’est pourquoi, chaque année, la crèche nous réchauffe et nous unifie dans la patience de Dieu, dès que nous y demeurons.

fr. Thierry-Dominique Humbrecht, op


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