Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Que ton règne vienne... 

Avent, 4ème dimanche, 22 décembre 2013,

fr. Benoît-Marie Simon, dominicain

L’Avent se termine. C’est l’heure des examens de conscience. Avec le risque de se perdre dans les détails. Pour y échapper, je vous invite à aller à l’essentiel, en répondant à cette question : ce temps d’attente a-t-il été une occasion d’apprendre à attendre, au point d’y prendre goût, durablement ? Faute de quoi ces quelques semaines vont disparaître très vite et sans laisser de traces, comme les autres fois. Mais que faut-il attendre ? Tout de même, il ne s’agit pas de faire comme si Noël n’avait pas déjà eu lieu ! Ni seulement de s’arrêter un moment à méditer sur ce que Dieu a fait pour nous, en naissant dans la crèche. Ne l’oubliez pas : le Christ est venu dans ce monde ; mais, très vite, Il l’a quitté, pour nous pousser à le chercher là où Il est, désormais, c’est-à-dire au ciel, « assis à la droite du Père ».

En résumé, ce temps nous a été donné pour que la vie éternelle cesse d’être un horizon lointain, et que nous nous mettions, mais concrètement, à la désirer, impatiemment et sans arrêt. Si cela vous semble impossible, considérez la fièvre avec laquelle les premières communautés chrétiennes attendaient le retour du Christ, d’un moment à l’autre ! Et puis, l’époux tardant à venir, très vite, on a cessé d’être suspendu à cette irruption de la gloire. Inévitablement, on s’est installé, on a défait ses valises… De sorte que, petit à petit, l’au-delà est devenu : « ce qui vient après ». Traduisez : autre chose que ce nous vivons maintenant ; mais surtout, autre chose que ce qui occupe en priorité nos pensées et accapare notre cœur. Bien sûr, pour les saints, il en va différemment ! Pensez à sainte Thérèse d’Avila qui compare cette vie à « une mauvaise nuit dans une mauvaise auberge ! » Mais enfin, ce sont des exceptions, plus admirables qu’imitables ! Et pourtant, au regard de l’éternité, que pèse l’histoire du monde et le temps qu’il nous reste à vivre ! En vérité : elle « passe la figure de ce monde… »… au point que l’évangile nous exhorte à être toujours prêts, car « nous ne savons ni le jour, ni l’heure… ».

Vous l’aurez compris, cette invitation s’adresse à chacun de nous, pris individuellement. En effet, ce désir est d’abord une affaire personnelle. Plus précisément, quelque chose d’intime. C’est le cœur à cœur secret de chacun avec Dieu. Or, cette vie en Dieu, est d’une spiritualité, si pure et si parfaite, qu’elle dépasse toute expérience sensible, tout effet visible. Relisez l’épisode évangélique de Marthe et Marie, vous ne saurez absolument rien de ce que le Christ disait à Marie et qui lui faisait oublier tout ce qui se passait autour d’elle.

Eh bien ! L’évangile d’aujourd’hui nous donne, dans la personne de Joseph, un modèle parfait de cette vie intérieure. Celui-ci, à la différence de la Vierge Marie qui partira aider sa cousine Elisabeth, reste chez lui. A la différence de la Vierge Marie, qui chante le Magnificat, il ne dit jamais rien. Même lorsqu’il cherche partout l’enfant Jésus resté au temple, Joseph laisse parler Marie, sa femme. Et surtout, il disparaît de la scène de ce monde, avant que le Christ ne commence sa vie publique.

 

Cette discrétion, ce silence de Joseph sont, vraiment, impressionnants. Tout particulièrement dans les circonstances que décrit l’évangile que nous venons de lire. Joseph, découvre que Marie est enceinte, alors qu’ils ne vivent pas ensemble ! Apparemment, ni Dieu, ni la Vierge Marie ne l’ont mis au courant ! Pourtant, il ne s’irrite pas, il ne se plaint pas, il n’exige pas d’explication. Encore une fois, il se tait ! Sans doute parce que, connaissant la Vierge Marie comme il la connaît, il sent bien qu’il y a là un mystère qui le dépasse et qui ne le regarde pas. Alors, il décide, en lui-même, nous apprend-on, de renvoyer Marie ; mais en cachette, pour la protéger. C’est le cas de le dire : pas de mots inutiles, pas de scènes dramatiques et vite oubliées. Rien ! Et, lorsqu’enfin Dieu daigne l’avertir, il ne discute absolument pas. Difficile d’être plus sobre, plus dépouillé, c’est-à-dire plus humble !

Reste, maintenant, à en tirer la conclusion que toute la vie de la grâce se résume à cette intimité, silencieuse et invisible, avec Dieu. Aussi les saints sont-ils tous, d’abord et avant tout, des contemplatifs. C’est bien le cœur de la vocation chrétienne. Ce pour quoi, à Marthe qui se plaint de devoir tout faire toute seule, le Christ répond : « Marie a choisi la meilleure part, cela ne lui sera pas enlevé ! ». On serait presque tenté d’ajouter : tu n’avais qu’à la choisir, toi aussi !

Faut-il le préciser ? Cette vie cachée et solitaire n’a, évidemment, rien à voir avec un repli sur soi, égoïste et narcissique ! Ce n’est pas non plus le sommeil du confort et de la bonne conscience que dénonce, avec force, le pape François, dans son exhortation apostolique. Il n’empêche, le Christ est venu afin que « celui qui mange sa chair et boit son sang ait la vie éternelle… qu’il demeure en lui et réciproquement ».

Et d’ailleurs, dites-moi : à ceux qui attendaient une mort horrible, à Auschwitz par exemple, quelle espérance pouvait-on prêcher ?

D’où la question : quelle valeur faut-il accorder à une activité qui ne provient pas de cette contemplation ; et qui ne désire pas y retourner, pour s’y reposer et n’en plus sortir ?

Regardez l’histoire de Jeanne d’Arc. Pour obéir à ses voix elle a accompli de grandes choses, et puis elle a été abandonnée et s’est retrouvée emprisonnée, dans les conditions que nous savons, pendant toute une année. Après quoi, elle a été condamnée à être brûlée. Pourtant ses voix lui avaient promis de la libérer ! Et lorsque, peu avant sa mort, l’évêque Cauchon était venu le lui rappeler, elle avait avoué : « vraiment je vois bien qu’elles m’ont déçue ». C’est seulement du milieu des flammes qu’elle s’est écriée : « non mes voix ne m’ont pas trompé » ! Elle avait, enfin, compris quelle délivrance elle devait espérer concrètement ! Parmi les nombreux témoins, émus par sa mort, un évêque se serait exclamé : « Je ne doute pas qu'elle ne soit morte en chrétienne, et je voudrais que mon âme fût où je crois qu'est la sienne ».

Que cela devienne, pour chacun de nous, une vraie préoccupation

fr. Benoît-Marie SIMON op


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