Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Le vœu de chasteté et le mariage

Fête de la Présentation du Seigneur

Fr. Benoît-Marie Simon o.p.

Dimanche - 2 février 2014 

C’est une tradition dans l’Eglise, à l’occasion de la fête de la présentation de Jésus au temple, on fait mémoire des consacrés. Nous sommes donc invités à nous intéresser, ce dimanche, à la vocation religieuse. Ce qui revient, avant tout, à se demander pourquoi certaines personnes décident-elles de se consacrer à Dieu, en renonçant au mariage ?

 Est-ce, simplement, une des manières de vivre l’amour pour lequel Dieu nous a créés ? Comme s’il y en avait plusieurs, en quelque sorte équivalentes ? Evidemment non ! D’abord, et c’est une vérité de foi définie[i], parce que la chasteté pour le royaume des Cieux est un état plus parfait que celui du mariage. Même si, et c’est assez paradoxal, celui-ci est un sacrement !

Ensuite, et c’est une deuxième raison, parce que nous sommes naturellement ordonnés au mariage, selon le texte du livre de la genèse. Ce pour quoi affirmer que certains sont faits pour se marier et d’autre pas serait une aberration inquiétante.

Impossible d’échapper à cette question : comment dépasser le mariage, de façon authentique et sans le mépriser en se croyant supérieur ? Ou encore, comment, sans se marier, ouvrir son cœur, concrètement, à l’amour : celui dans lequel on se donne à quelqu’un qu’on aime et qui nous aime ? En ce sens, le dévouement ne remplacera jamais ce que vivent deux personnes qui communient dans un même amour. Car, comme le répétait Mère Teresa : « l’homme est fait pour aimer et être aimer ».

 

Lorsque le Christ en parle dans l’Evangile, Il invoque, pour motif : « le royaume des Cieux ». Reste à bien comprendre. En effet, si ce : « en vue du royaume », signifie simplement : « dans l’espoir de quelque chose de futur », alors, en attendant, le cœur qui se donne ainsi, quel amour reçoit-il ? Et puis, ceux qui se marient attendent, eux-aussi, le royaume des Cieux, et pourtant ils se marient. A l’Eglise, justement. Ce qui fait de leur mariage le « sacrement » de la vie éternelle, c’est-à-dire de l’amour dont, au ciel, on aime Dieu qui nous aime, et on s’aime en Dieu.

Pour autant, si le mariage est un sacrement, c’est donc qu’il n’est que l’image, imparfaite, d’un amour infiniment plus profond, infiniment plus radical, infiniment plus pur, infiniment plus brûlant, quoique plus spirituel, car il est divin. Normalement, on doit découvrir la réalité de cet amour, à travers l’expérience de l’amour dans le mariage. Mais Dieu peut bien, s’Il le veut, manifester, concrètement, son amour Infini à un cœur humain, sans passer par cette expérience vécue du mariage. Alors, pour celui qui reçoit une telle révélation, impossible de s’arrêter à l’image, dès lors qu’il est confronté au pressentiment brûlant de la réalité même, dont le mariage n’est que le sacrement.

 

C’est un fait : la vie religieuse existe, et elle est canonisée par l’Eglise, on doit donc admettre que Dieu, de temps en temps, décide de manifester, en quelque sorte en direct, la réalité de son amour à ceux qu’Il appelle ainsi à la vie religieuse.

En d’autres termes. Dieu peut, s’Il le veut – et Il est le seul à pouvoir le faire – court-circuiter tous les intermédiaires créés. En ce sens, la vie religieuse se présente comme étant une voie plus directe ; ou, pour reprendre les paroles de l’évangile, plus avantageuse. Sauf que, ne l’oublions pas, l’important est d’arriver au but. Car, à la fin, tous sans exception, nous devrons dépasser l’amour humain, pour nous laisser engloutir dans la vie éternelle, où, comme le précise justement l’Evangile, on ne se marie pas ! Dans cette perspective, il s’agit d’anticiper, plus ou moins vite, le saut dans la charité parfaite du ciel, qui est le terme final commun. Car nous sommes, tous, invités à l’unique banquet. D’où cette exhortation de saint Paul : « je vous le dis, frères : le temps se fait court. Que désormais ceux qui ont femme vivent comme s’ils n’en avaient pas ; ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas ; ceux qui sont dans la joie, comme s’ils n’étaient pas dans la joie ; ceux qui achètent, comme s’ils ne possédaient pas ; ceux qui usent de ce monde, comme s’ils n’en usaient pas vraiment. Car elle passe, la figure de ce monde » (1 Co 7, 29).

Pourquoi Dieu donne-t-il à certains d’entendre ces choses, très tôt et en bousculant l’ordre normal ? En vérité, il ne nous appartient pas de juger de ce mystère, encore moins de la manière dont Dieu distribue ce don de la vocation ! Mais une chose est sûre : cela montre bien la folie de l’amour de Dieu. Alors, contentons-nous de Le louer, en reprenant les paroles du Christ : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir » (Luc 9,21) !

Ceci étant, comme le rappelle le concile Vatican II, la vie religieuse « apparaît comme un signe éclatant du Royaume de Dieu [….] qui peut et doit exercer une influence efficace sur tous les membres de l’Eglise dans l’accomplissement courageux des devoirs de leur vocation chrétienne »[ii]. En effet, l’amour auquel nous sommes tous appelés est extraordinairement élevé. Il suffit, pour s’en convaincre, de ne pas oublier qu’il faudra être saint et immaculé pour pouvoir le vivre parfaitement. Il est tellement élevé, que nous sommes, presque irrésistiblement, tentés de nous arrêter à l’amour humain, lequel semble à notre portée. Alors, s’il n’existait pas, au milieu de nous, des hommes et des femmes, qui, maintenant déjà, vivent de la charité parfaite, au point de ne plus avoir besoin de l’amour humain du mariage, nous oublierions très vite que nous sommes appelés à aller plus loin.

De ce point de vue-là, nous risquons toujours, aussi avancés que nous puissions être dans la vie spirituelle, de nous arrêter en chemin. De toute façon, la profondeur vertigineuse de l’amour de Dieu dépasse tous les pressentiments qu’on peut en avoir reçu, et la purification nécessaire pour que notre cœur y réponde parfaitement est, pour tous, un chemin étroit et ardu.

Que chacun d’entre nous puisse être fidèle, jusqu’au bout, à la grâce qu’il reçoit.



[i] « Si quelqu’un dit que l’état de mariage est préférable à l’état de virginité ou de célibat, et qu’il n’est ni mieux ni plus saint de demeurer dans la virginité ou le célibat plutôt que de se marier, qu’il soit anathème (cf. Mt 19,11 sv. 1 Co 7,25 sv. 38.40) » (Concile de Trente, 24ème session, Dz.1810)

[ii] P.C. c.1 et L.G. c.6, n°44).

fr. Benoît-Marie SIMON op


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