Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Une ruse chrétienne, la charité

Fr. Nicolas-Jean Porret, dominicain

Temps Ordinaire – Année A - 7ème dimanche

Par temps de crise morale et religieuse, la charité à outrance serait-elle la botte secrète du chrétien ? D’en faire un peu trop — en tendant l’autre joue à l’agresseur, en lui donnant de bon cœur quand il nous menace de procès, en faisant un bout de chemin avec lui, ou deux —, ne serait-ce pas la ruse ultime pour « amasser des charbons ardents sur la tête » de ceux qui pour nous deviennent de plus en plus des étrangers, des ennemis (cf. Rm 12, 20) ?

En m’évertuant à faire le bien au-delà de l’offense, est-ce que je ne cultive pas l’espoir secret d’attirer — d’attiser — la colère de Dieu contre le méchant ? Notre application à rendre le bien pour le mal serait-elle ainsi, au mieux, une remise à Dieu du jugement du méchant[1] ? « C’est moi qui ferai justice, moi qui rétribuerai, dit le Seigneur » (Rm 12, 19).

Alors, est-ce bien ce qu’enseigne Jésus aujourd’hui : que trop de charité tue la charité ?

Si tel était le cas, loin de dépasser le dicton « œil pour œil, dent pour dent » par le haut, on reviendrait au schéma antérieur qui consistait à surmultiplier la vengeance : « J’ai tué, dit Lamek[2], un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure » (Gn 4, 23).

En effet, au lieu de nous limiter à rendre tort pour tort, nous confierions au Juge suprême, à Dieu même, le soin d’une réplique divine contre notre oppresseur, pour l’accabler à outrance, pour démultiplier à son encontre la vengeance. On en arriverait alors à ce cynique et piteux constat que la charité est « l’amour par lequel on aime ceux qu’on aime pas »…

Si telle était la logique de l’Évangile

·              saint Paul Miki, ses compagnons et tous les martyrs, en tendant l’autre joue, n’auraient finalement cherché qu’à confondre et condamner leurs bourreaux ;

·              saint Martin et tous les religieux, en renonçant à leur manteau (c’est-à-dire aux avantages de ce monde), n’auraient fait que mépriser ce monde ;

·              Théophane Vénard et tant de missionnaires, en parcourant les contrées lointaines, n’auraient rien voulu que dénoncer l’ignorance des païens…

Bref, à mille lieux de la joie de l’Évangile, les chrétiens seraient sans âme, sans cœur, sans charité vraie. Comme si le Christ lui-même en sa Passion n’avait tendu la joue aux crachats et aux soufflets, dépouillé sa splendeur ou cheminé sur cette terre, que pour condamner le monde et non le sauver par amour… !

Cela ne consonne pas avec l’ensemble du message de l’Évangile. Et j’en reçois pour preuve le second volet de l’enseignement de Jésus aujourd’hui : « Aimez vos ennemis » ; « priez pour vos persécuteurs », « afin d’être fils de votre père dans les cieux ».

« Aimez vos ennemis » : on pourrait encore comprendre de travers, au sens de « par désir de vengeance déléguée à Dieu »… Mais « priez pour vos persécuteurs » : non là plus de doute, il s’agit de vouloir du bien même à celui qui me veut du mal.

Et puis surtout « afin d’être fils de votre père dans les cieux » : voilà la raison profonde de l’amour du prochain, Dieu est généreux.

Précisons encore : il ne s’agit pas pour nous d’imiter Dieu, comme du dehors — « je vais faire comme Dieu, parce que Dieu est un bon exemple de générosité, qui fait lever son soleil indistinctement sur bons et mauvais »

Mieux que ça, il s’agit d’imiter Dieu du dedans — « je serai généreux avec mon prochain, tout simplement parce que Dieu a été généreux avec moi ». C’est moins glorieux que ce que je croyais… oui ! cela ne vient pas de mon propre fonds… Si je suis bon, c’est bien parce que Dieu a eu pitié de moi, parce qu’il m’a donné part à sa bonté.

Alors, mon âme, ne sois pas impitoyable, comme le débiteur de la parabole ! Remets à ceux qui te doivent ; donne à ceux qui t’offensent ! Ne risque pas de ressembler aux méchants en fermant ton cœur !

Alors oui, l’ultime ruse du chrétien sera la charité : mais la charité dans la sainteté ! La charité du prochain comme prolongement de la charité reçue de Dieu et rendue à Dieu. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même : je s



[1] Si le méchant est vraiment… méchant, il lui en cuira d’avoir offensé un ami de Dieu (Dieu le punira) ; et si, par bonne fortune, il n’est que rustique et mal dégrossi, Dieu lui pardonnera sa faute, non sans la lui montrer, tout nette, tout crue, pour le confondre et pour glorifier sa victime.

 

[2] Lamek, arrière-arrière-arrière petit-fils de Caïn : « C’est que Caïn est vengé sept fois, mais Lamek, septante-sept fois»

fr. Nicolas-Jean PORRET o.p.


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