Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Il y a gloire et gloire

Homélie du fr. Thierry-Dominique HUMBRECHT o.p., dimanche 16 mars 2014

2ème dimanche de carême, année A ; sur Mt 17, 1-9.

Jésus montre sa gloire, oui, mais à trois personnes.

Un coup pour rien, un de plus ! C’est bien la peine, pour un Dieu, de s’incarner, si c’est pour naître dans une mangeoire ; c’est bien la peine, pour l’homme-Dieu, de vivre parmi nous trente ans, sans se montrer d’aucune manière ; et c’est bien la peine de monter aujourd’hui sur une « haute montagne », lieu biblique de la présence de Dieu, de resplendir de sa gloire divine, de converser avec tout l’Ancien Testament, de s’entendre confirmer dans son identité et dans sa mission par la voix du Père, pour trois personnes.

Ce n’est pas ce qui s’appelle à guichets fermés ! Jésus aurait pu attirer les foules, les villages du coin, ou bien le cercle des disciples, ou au minimum le groupe des Douze, cela ne leur aurait pas fait de mal…

Mais non. Il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et, à la fin, les somme de n’en parler à personne. Lui qui est venu pour manifester et pour expliquer, il ne se manifeste pas et interdit d’expliquer. Certes, il ajoute que le secret doit être gardé jusqu’à la résurrection, afin que le mystère soit ensuite compris en son entier pour sa vraie raison : le salut de tous. Or le salut est en marche, mais il n’est pas encore consommé. La gloire du ressuscité fait suite à la croix. La croix n’a pas eu lieu, par conséquent cet avant-goût de la gloire qu’est la Transfiguration risque d’être mal entendu. Pris pour lui-même comme un événement, le merveilleux risque d’étouffer le divin.

Admettons.

Mais nous, nous sommes tous d’après la résurrection. Nous savons que c’est à la lumière de la résurrection que la lumière de la transfiguration doit être reçue : attestation, préparation, réalité en marche du salut. Nous sommes d’après la résurrection, mais nous nous prenons parfois à poser des questions qui nous gênent nous-mêmes. Par exemple celle-ci : Il semble qu’il en aille pour nous comme du temps de Jésus sur terre. Il se montre, il se cache ; il parle, il se tait ; il guérit mais si peu longtemps ; il se manifeste – il est venu pour cela ! – et aussi bien refuse de se manifester.

Pourquoi cette rareté ? Dieu semble chiche de ses dons, le Christ timide de son corps glorieux. Nous voilà tous Grosjean comme devant, à en demander plus, à attendre un miracle pour tout et pour rien, à guetter la première apparition de la Vierge ou d’un saint de service.

Les miracles sont rares. Ils ne sont pas minoritaires, ils sont rares, pas même exceptionnels. Les apparitions ne courent pas les rues. On nous dit qu’il y en a une ici, et une autre là, dans tel pays d’Afrique, il paraît que, figurez-vous ! Mais si !

Très bien. C’est tout ? Le problème n’est pas qu’il y en est, mais qu’il y en ait si peu. Il devrait y en avoir partout, pour tous, de telle manière que tous les hommes puissent être informés de la divinité du Christ. Un seul ignorant, sur le globe, suffit à rendre Dieu injuste, si le plan de Dieu est de se manifester à coups de miracles. Un seul malade qui revient de Lourdes toujours malade suffit à rendre la Vierge capricieuse et méchante, si son dessein est de guérir tout le monde.

Le problème est donc celui-ci : non seulement Dieu a ses têtes, mais il n’en veut pas beaucoup ! Le voilà donc puni par où il semble pécher : l’élitisme arbitraire. Il est méconnu, peu aimé, méprisé. Les absents ont toujours tort. Le salut ne sauve pas. Si donc la pédagogie divine consiste à se montrer à tous de façon incontestable, elle est à réviser à la hausse, et d’urgence, avec des moyens un peu plus divins : en extension, en éclat, en puissance d’affirmation.

Bien sûr, nous pouvons entasser les anecdotes, une apparition, une guérison, une conversion. C’est trop peu. On ne raisonne pas à coups de cas particuliers, pas pour Dieu, bon sang, il ne peut pas être un gagne-petit ! Nous nous contentons de miettes, il nous en faut peu pour nous rassurer, alors qu’il faudrait mordre le pain à pleine bouchée !

Par exemple : Regardez, à tel endroit, telle communauté construit une église. L’évangélisation est en marche ! C’est vrai mais, en même temps, on a détruit en France ces dernières années plusieurs centaines d’autres églises… Les chiffres n’y sont pas.

Revenons à la Transfiguration. Elle nous enseigne une autre voie. 

Il y a gloire et gloire. Oui, l’Évangile est pour tous, pas pour une élite. Oui, Jésus est venu pour manifester Dieu, le rendre tangible, audible. Oui, il a pris visage humain, corps humain, il s’est fait bébé, puis adulte, pour nous apprivoiser à l’amour divin, à la fois universel et personnel, attentif, intime. Oui, il a éduqué ses apôtres à un avant-goût de sa gloire, mais il savait que même ses apparitions de ressuscité ne suffiraient pas à les convaincre. Il en serait de même pour nous tous, s’il entrait au fond de cette église, là, maintenant ! Nous attendrions un Dieu et nous verrions un homme. Sur l’autel, nous voyons du pain et nous mangeons son corps.

Il y a gloire et gloire. La gloire qui vient des hommes, celle que nous attendons, se contente des paillettes du divin, du spectaculaire enfantin, voire infantile. Dieu est Dieu lorsqu’il se montre grand, lorsqu’il se montre différent de nous, lorsqu’il fait tout à notre place, lorsqu’il nous rappelle à notre petitesse. Dieu fait tout, tout seul, nous sommes agis. Ah ! Qu’il est divin, ce Dieu-là ! C’est la Providence, mais la Providence païenne. Celle des dieux grecs, romains, ou du Dieu chrétien si nous nous déchristianisons.

Il y a gloire et gloire : la gloire qui vient de Dieu, celle que nous n’attendions pas, est celle du serviteur souffrant, de la croix victorieuse, d’une résurrection triomphante mais, somme toute, discrète. C’est une gloire adulte : Dieu est Dieu lorsqu’il se montre petit, à notre portée, lorsqu’il nous appelle à coopérer à notre salut, à ce salut qu’il pourrait conduire seul. Dieu est grand lorsqu’il éduque les petits. C’est la Providence, la Providence chrétienne. Elle nous fait agir, elle nous responsabilise. Sans nous, Dieu ne veut rien sauver de ce qu’il a créé sans nous. La gloire de Dieu, c’est son éclat dans notre regard, par nous, en nous, pas sans nous. La gloire de Dieu est terrible, parce qu’elle fait passer la toute-puissance dans la fragilité. Dieu montre sa gloire à la façon humaine et non à la façon divine. Si nous comprenions cela, nous ne serions pas loin du royaume des cieux.

Le pouvons-nous ? Même l’humain nous échappe. Saint Pierre, premier des apôtres, qui ne se démonte pas mais qui n’en perd pas une, propose une animation de camping. Pour lui, la route sera longue. 

Pour nous aussi. La gloire de Dieu, pour être comprise, réclame la foi, la pénétration en profondeur des paroles du Christ, de ses actes, de l’Évangile.

La gloire qui n’est pas celle des hommes mais celle de Dieu réclame la foi. C’est une manifestation voilée, une lumière cachée. La foi s’enseigne, elle se cultive, elle se transmet, avec des mots.

Cultivons la gloire. Elle est annoncée à tous, mais par qui ? 

fr. Thierry-Dominique HUMBRECHT o.p.


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