Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Jésus, le Souverain Prêtre

Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p., Jeudi saint 2014 

Jésus est l’unique Sauveur, le prêtre qui restitue le monde au Père et qui offre au monde la charité du Père. 

Telle est, dit l’Épître aux Hébreux (6, 19-20), « l’espérance qui nous est proposée. En elle nous avons comme une ancre de l’âme, sûre et ferme, et qui pénètre par-delà le rideau, là où Jésus est entré pour nous en avant-coureur, devenu grand prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisédech ». L’espérance est une ancre plantée dans le ciel. L’espérance est autre que l’espoir d’un avenir meilleur. L’espoir apparaît trop souvent comme un sentiment naïf, l’art de prendre ses désirs pour des réalités, un soupir du faible. L’espérance est forte, elle est une certitude, une réalité. 

Or cette ancre-là pénètre par-delà le rideau : le rideau de l’ancien Temple, déchiré au moment de la mort du Christ, et en même temps le rideau du ciel, désormais ouvert. Jésus est le grand prêtre définitif, le capitaine qui guide le bateau de l’Église. 

Le sacerdoce du Christ, c’est aujourd’hui qu’il nous est donné à méditer. Pour comprendre qui est Jésus ; pour comprendre qui sont les prêtres ; pour comprendre que les prêtres nous sont nécessaires, demain comme aujourd’hui. 

Jésus n’est pas prêtre comme les autres. Il modifie le sacerdoce, il l’instaure, en devenant prêtre dans sa nature humaine, selon les actions qu’il pose. Il le modifie : par son sacrifice, il rend caducs les sacrifices de l’ancienne Loi ; par son sang, sa passion, sa croix, sa mort, sa résurrection, il nous apprend que c’est la charité divine qui sauve. 

Jésus instaure le sacerdoce définitif : comme dit saint Thomas, « le Christ est la source de tout le sacerdoce ». Il devient prêtre dans sa nature humaine, en s’offrant lui-même au Père. Évidemment, tout ce qu’il fait en tant homme est revêtu d’une valeur éternelle, et les biens qu’il nous obtient par sa mort sont éternels aussi. Il n’empêche que ce que Jésus accepte de vivre en ces jours de la Passion détermine un avant et un après. « Tout est consommé », dit-il sur la croix. Cette consommation est un événement unique. Le monde s’en trouve changé à jamais. Le sacerdoce du Christ change le monde, il le sauve du péché, le rend sacré, lui offre la grâce. 

Tel est le Christ, Souverain Prêtre. 

Tels sont, à sa suite, les prêtres. Les prêtres, vous savez, sont ces hommes pris parmi vous, qui ne valent pas mieux que vous. Ces hommes-là sont institués pour vous offrir le sacerdoce du 

Ils reçoivent un sacrement qui les configure au Christ d’une façon nouvelle. Non pas pour leur propre sainteté – le baptême y pourvoit –, mais pour la vôtre. Pour la vôtre, pour le salut de vos âmes, et elles coûtent cher. Et les âmes n’aiment pas toujours qu’on s’occupe d’elles. Elles regimbent, rétractiles, comme les chats à l’heure de prendre un bain. 

Les prêtres sont invités à se rapprocher du Christ, de plus en plus près. Lors de la Messe chrismale, l’évêque leur dit : « Au jour de notre ordination sacerdotale, par amour du Christ et pour le service de son Église, nous avons reçu la charge du ministère qui nous est confié. Voulez-vous vivre toujours plus unis au Seigneur Jésus et chercher à lui ressembler, en renonçant à vous-mêmes et en restant fidèles aux engagements, attachés à notre mission dans l’Église ? – Oui, je le veux (…). – Voulez-vous, à la suite du Christ, notre chef et notre pasteur, accomplir ce ministère avec désintéressement et charité ? – Oui, je le veux. – Et vous, mes frères, priez pour vos prêtres ». Nous avons besoin de nos prêtres : sans eux, la parole et les sacrements manquent. Bien sûr, puissent tous les laïcs devenir des saints ; puissent les laïcs oser être apôtres; puissiez-vous, laïcs, consacrer une heure par semaine à l’évangélisation – une heure… et le monde sera sauvé ! Il n’empêche que, sans prêtres, la communauté chrétienne manquerait de l’essentiel : l’eucharistie, le pardon, l’enseignement de la foi au nom de l’Église. Finalement, le curé d’Ars avait raison : « laissez une paroisse vingt ans sans prêtre, ils adoreront les bêtes ! »

Le sacerdoce du Christ, qui fonde et irrigue le sacerdoce des prêtres, nous fait comprendre pourquoi les prêtres sont nécessaires. L’Église a besoin de prêtres. 

L’Église, c’est vous. Il vous revient de susciter les prêtres, pour vos enfants, pour vos petits-enfants. Pour vous-mêmes aussi, à l’heure de votre mort : ce sera avec un prêtre, s’il en reste, ou bien le funérarium ou la fosse commune : choisissez. C’est donc à vous de les fournir, c’est à vos familles de les offrir. Ils ne viendront ni de chez les incroyants, par la force des choses, ni des familles croyantes qui font tout pour s’y opposer. Le monde déteste le Christ, tout en le cherchant, et détourne nos jeunes de la vérité. Pour détourner les jeunes, il suffit de leur faire miroiter la gloire mondaine (même s’ils ne l’atteindront jamais), l’appétit du pouvoir et le désordre de l’amour. Surtout, il faut les fermer à la vie spirituelle, à la prière, à la conversion, au travail des vertus, à la pénitence, au changement de vie ; à la chasteté, au soin de ce qui la fait grandir, à la fuite de ce qui la met en danger. 

« Continuez », disent les démagogues, « les mœurs ont changé, l’Église aussi, il faut être de son temps ! » La superficialité tue ceux qui sont faits pour la profondeur. 

Ce soir du Jeudi Saint, Jésus institue son sacerdoce. Il prie, il s’offre, il sert. Le prêtre agit de même, à sa suite. Il a été appelé : « C’est moi qui vous ai choisis », dit Jésus. 

Ouf ! C’est lui qui choisit ! Soupire-t-on d’aise. Oui, mais encore faut-il qu’il le puisse. Il ne brutalise pas. Il respecte un cœur qui se détourne, car il peut y en avoir. Comme de ces villages qui ferment leurs volets quand approche celui qui n’est pas de chez nous. 

La vocation sacerdotale n’est pas un métier comme les autres. Certes, elle comporte un métier, l’agenda de celui qui s’y donne du matin au soir. Mais elle n’est pas la continuation tranquille de ce qu’on ferait déjà de sa vie. Elle est un appel à tout quitter pour suivre le Christ, à prendre sa croix, à ne pas regarder en arrière. Ces mots sont terribles, ils sont un fer rouge dans le cœur de celui qui se pose la question ou qui s’achemine vers le sacerdoce. 

Supposons un jeune homme, ou bien un garçon, – car le Christ a choisi des hommes, et l’Église n’a pas le pouvoir d’y rien changer –, et voici qu’il se dit : 

– Seigneur, pourquoi pas moi ? Appelle-moi. 

– Pourquoi pas toi ? dit Jésus. Je me retourne et me prends à t’aimer, comme le jeune homme riche. Si tu veux me suivre, si tu renonces à une carrière, à ta maison, à une femme, à des enfants, à ton confort, sans tricher, sans mentir, ni maintenant, ni demain ; si tu désires le salut des âmes ; si tu veux dire la messe, confesser et prêcher, alors, oui, je t’appelle. D’ailleurs, ton désir, c’est moi qui l’ai déposé dans ton cœur. 

Mais ce ne sera pas facile. La voie est étroite, avec la croix en surplomb. Tu seras incompris de ta famille, de la société, de certains confrères. Avance sans te troubler, apprends à obéir, embrasse la foi de l’Église, en mettant tes pas dans les miens. Mon sacerdoce est incompris, mais a-t-il jamais été compris ? Tout ce qui est péché le vomit, autour de toi et aussi en toi. 

Prêtre, tu es dangereux. Il se trouve même un ange déchu qui a peur des prêtres. Il déploiera ses séductions. Il voudra te faire tomber, en agitant les créatures ou la vase de ton péché. Ce ne sont pas les faibles qui tombent, ils sont pardonnés, ce sont ceux qui ne comptent pas assez sur la grâce, sur moi. 

 

Je suis ton ancre. Je t’appelle, veux-tu de moi ?

fr. Thierry-Dominique HUMBRECHT, o.p.


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