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Gravir trois marches


fr. Hugues-François ROVARINO, dominicain -  Matthieu 14,13-21T.O. année A - 18°dimanche

 

Sans doute une question brûle-t-elle vos lèvres : « Mais qu'en est-il des poissons ? » Ils n'étaient que deux, mais quand même…Si les foules avaient faim, multiplier aussi les poissons ne pouvait qu'aider à satisfaire leur appétit. Cependant, les poissons après deux mentions et une allusion finirent sans doute par s'envoler et disparurent.

Restèrent donc les cinq pains. Et on en parle encore. Si le pain est multiplié, c'est pour que l'homme de désir s'ouvre à la bienveillance de Dieu ! Et le signe de cette heureuse multiplication des pains, voire de l'intrigante disparition des poissons vient nous éveiller à l'inouï d'un tel moment de grâce.

Nous pourrions y être habitués, être blasés. Nous pourrions ne plus y prêter attention, ne plus regarder ce qui nous est offert, comme autant d'aveugles à la venue de la grâce.

Certes, le Seigneur ne va pas nous surprendre par le miracle de la Multiplication des pains, un des plus fameux, mais notre liturgie de la Parole pose pour nous comme trois marches pour accéder à cette eucharistie.

La première marche sera son Alliance divine et personnelle. La deuxième sera la certitude de foi de sa Présence jusque dans l'épreuve. La troisième marche sera notre participation à l'action de grâce de Jésus. Chacune de ces marches est comme un socle sur laquelle la suivante est posée.

C'est pourquoi Isaïe évoquait la première marche, celle de l'Alliance divine et personnelle. Peut-être penserez-vous que cette notion biblique est presque usée, tellement on en a parlé ! Et pourtant, il nous est vital de percevoir la nouveauté et la grandeur de cette Alliance.

Que Dieu fasse Alliance avec nous, il fallait être le Seigneur pour y penser ! La Bible seule institue la personne comme un vis-à-vis avec lequel il passe une Alliance dont il ne cessera jamais de révéler l'immensité et la splendeur ; une Alliance à laquelle il sera fidèle, jusqu'à lier la notion de grâce surnaturelle à celle de fidélité ; jusqu'à nous conduire à répondre à cette alliance pour vivre de sa vie.

Alors que nos contemporains ne parviennent souvent plus à remarquer l'originalité de la foi chrétienne, ni même celle du filon judéo-chrétien, il est nécessaire de poser cette marche pour souligner une telle nouveauté absolue. Notre Dieu n'est ni un principe distant, ni un vague anonyme, ni un inconnu.

A notre époque comment ne pas entendre cette prophétie d'Isaïe qui vient révéler l'attention et la proximité d'un Dieu vivant. En effet qui donc osera parler de cette réalité inouïe si ce n'est grâce à Dieu le monde judéo-chrétien ?

Ne serait-il pas dommageable de ne pas poser avec le Seigneur cette première marche en notre cœur pour nous établir en sa Présence ?

 

D'autant que cette Présence de Dieu nous permet de vivre avec lui jusque dans l'épreuve. Quand saint Paul fait part aux Romains de la certitude où l'établit sa foi, nous bénéficions d'une lumière qui éclaire une deuxième marche.

Le Seigneur demeure à nos côtés : son Alliance est réelle. Elle est faite pour nous donner à respirer, pour nous fortifier quand il y en a besoin.

Ici comment ne pas penser spécialement à nos frères persécutés ; nous pouvons nous rappeler qu'avec le Christ en sa Passion l’Église vit les heures de la Croix depuis ses origines ; et Pascal n'écrivait-il pas : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là » ! Or l’Église est le Corps du Christ, les chrétiens sont les membres de ce corps…

Cependant, la croix est trop lourde pour beaucoup et souvent. Qui ne le sait ? Et qui n'en souffre ? L'impuissance matérielle des plus chanceux est alors elle aussi une épreuve ; qui ne le sent ! Chacun l'éprouve dans la dureté de cette limite opposée à l'action des plus chanceux qui aimeraient faire quelque chose...

La certitude de saint Paul « rien ne pourra nous séparer de l'amour du Christ » établit une communion sûre et mystérieuse entre nous. Nous devenons membres les uns des autres… Ce ne sont pas là des mots, mais c'est notre foi, notre vie, la consolation des uns, l'espérance d'autres, une communion ; nous nous portons les uns les autres devant le Seigneur. Et l'Alliance prend vraiment chair !


Ainsi hissés sur une troisième marche, nous participons jusqu'à sa prière à la vie de Jésus-Seigneur. Quand le pain est multiplié, c'est pour que nous ayons part à l'action de grâce de Jésus. Ainsi, ce qu'il réalisa en Galilée, vient à se manifester pour nous. Cette bénédiction en Galilée, à laquelle ont pris part les disciples, annonciatrice de l'institution de l'Eucharistie en Judée, dont ils furent témoins et participants, nous est accordée comme à eux.

Désormais quand Jésus rend grâce comme à l'instant dans l'évangile, et comme nous le ferons dans quelques instants à l'autel, c'est lui qui réalise parmi nous absolument plus que dans le signe accomplit jadis par Jésus.

Et dans son Alliance, dans sa Présence, dans son action de grâce, Jésus opère une création nouvelle, par sa propre venue, par sa propre naissance pour nous et en nous. On comprend que l'évangéliste ait fait disparaître nos deux poissons : ils nous auraient distraits !

 

En revanche puisse cette multiplication à laquelle nous venons prendre part, s'accompagner toujours de cette certitude de foi par laquelle nous répondons « Amen » en approchant de son autel ; car seule cette foi touche à la réalité du Seigneur !  

fr. Hugues-François ROVARINO, o.p.


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