Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

1ère annonce de la Passion, 4ème tentation de Jésus …

et reproches envers Pierre

fr. Nicolas-Bernard Virlet, op

Temps ordinaire - 22ème dimanche – Matthieu 16,21-27

Nous sommes à la charnière de l'Evangile de Matthieu : à la charnière de notre vie, car l'Evangile c'est notre vie, c'est la Vie. Nous sommes à la croisée des chemins, dans tous les sens du terme.

Jusque là Jésus s'est révélé comme le Messie, et après la confession foi de Pierre, comme le Messie, oui, mais le Messie souffrant : c 'est la 1ère annonce de la Passion. Et là, Pierre, nous dit l'évangéliste Matthieu, reprend Jésus fortement : « Cela ne t'arrivera pas ... Oui, tu es le Messie, mais pas le Messie souffrant, tu ne seras pas le Messie comme cela » ; égarement de Pierre, ayant une fausse idée du Messie, une peur inconsciente de devoir suivre Jésus qu'il aime sur ce chemin si difficile que Jésus dévoile, orgueil peut-être encore plus inconscient refusant d'accepter qu'il sera aussi la cause comme pécheur du chemin de croix annoncé du Seigneur.

C'est la 4ème tentation de Jésus face à l'incompréhension de sa messianité par les apôtres. Incompréhension des apôtres jusqu'après la Résurrection : voyez les pèlerins d'Emmaüs qui croyaient qu'il délivrerait Israël du joug des romains (Lc 24,21). Et même jusqu'à l'Ascension, où les apôtres interrogent encore Jésus : « Est-ce maintenant que tu vas restaurer la royauté en Israël  ?  » (Ac 1,6). Avec le Christ, Messie souffrant - nous le savons, mais le connaissons-nous  ? - on ne remporte pas la victoire l'épée à la main (Ex 2,11-15  ; 1R 18,40+19,3-4; Jn 18,10-11), à la manière du monde ; mais plutôt avec l'épée dans le cœur (Gertrude Von le Fort, Les noces de Magdebourg). Il vient nous délivrer d'un joug bien plus éprouvant que celui de l'occupant, des romains, pourtant si éprouvant pour qui l'a connu ou le connaît, mais du joug le plus écrasant qui soit en vérité, celui du péché en nos cœurs : il vient restaurer la royauté de Dieu dans le cœur de tous les hommes.

Faisons mémoire :

+ Les trois premières tentations de Jésus ont eu lieu au désert (Mt 4,1-11) juste après son baptême (Mt 3,13-17), où le diable s'adresse à Jésus ainsi par trois fois : « Si tu es le Fils de Dieu... tu le seras, non comme tu commences à le vivre, à l'annoncer, de manière divine, humble, mais, par exemple, en sautant du haut du Temple devant tout le monde, comme superman ... »

+ La cinquième tentation est annoncée par l'évangéliste Luc à la fin de son récit de la tentation au désert (Lc4,13) : « Le diable se retira pour revenir au temps fixé ». Elle se déroulera à la dernière heure, quand la foule voyeuriste qui passe au pied de la croix, reprend encore la même manière de faire, de dire, du diable : « Si tu es le Fils de Dieu, descend de la croix, sauve-toi toi-même » (Mt27,40+42-43+Mc15,29-32+Lc23,35-37). Pierre, sans s'en rendre compte, reprend la même démarche  par rapport à Jésus que le diable au désert (diable qu'il faut apprendre à démasquer un minimum pour mieux le combattre cf C.S. Lewis, La tactique du diable). C'est pour cela que Jésus lui passe le plus grand « savon » de tous les Evangiles, une sainte colère. Car Pierre veut passer devant Jésus qui portant est devant nous : «  Jésus se retournant dit à Pierre : Passe derrière moi Satan » Qui es-tu pour montrer le chemin à Celui qui est le Chemin ? Et le détourner du vrai chemin. Il n'y a pas d'autre chemin vers la Résurrection que le chemin du Maître : le chemin de la croix, du Sauveur, du renoncement à tout ce qui n'est pas nous-mêmes dans le dessein d'amour éternel de Dieu ...

Cette tentation-ci que Pierre connaît dans son cœur et manifeste à Jésus  est si actuelle ! Nous voulons bien être disciple de Jésus, mais pas par la croix. Les disciples eux-mêmes ne furent pas au pied de la croix. Nous-mêmes, ne sommes-nous pas souvent absents de la croix de nos frères, car cela bouleverse notre emploi du temps, nous prend du temps, et que nous y ferions l'expérience d'y être démunis, ce que nous ne pouvons supporter.

N'est-ce pas aussi l'une des causes dramatique de grandes tragédies dans l'histoire jusqu'à aujourd'hui : la foi tiède et mitigée de certaines communautés chrétiennes alors, entraînant des conséquences incalculables dans l'histoire ; foi diluée autour du mystère central de la personne du Christ, sur lequel l’Église, ses membres, sont interrogés depuis les premiers siècles, et de fait tout au long des siècles ; cet oubli ou refus du mystère de l'Incarnation et de la Rédemption et de son Exigence qui passe par l'humilité divine et éprouvante de la croix.

Mais plus  encore, avec ce qu’on a appelé « New âge », bouillie insipide, et le bouddhisme, mélangé de gnose, qui envahissent doucereusement et partout, l'Occident aux racines chrétiennes, avec la prétendue visée d'un «  nirvana  » confusionnel et faussement harmonieux et tolérant. Cette invasion que nous subissons comme des moutons de panurge aveuglés ou anesthésiés, est une épreuve pour l'instant indolore, comme le cocktail en perfusion lentement euthanasiant, mais pas moins «  terrible  » que l'incompréhension et la persécution claire et active que connaissent tragiquement des chrétiens, aujourd'hui aussi, à la foi courageuse, dans bien des régions du monde. C'est ce que disait l'un de nos frères, Maître en théologie : cette « invasion » bouddhisto-new-age est en train de saper, de détruire, lentement mais sûrement, d'un simple point de vue déjà anthropologique, la métaphysique qui a été aussi le terreau préparatoire à l'enracinement de l'Evangile dans l'Occident.

Que se passe-t-il quand un arbre est coupé de ses racines ? Il se dessèche, il meurt ! Combien de gens aujourd'hui, se déclarant «  chrétiens  », disent ne même plus croire même en la Résurrection, ou ne même plus savoir si ils y croient : peut-être aussi car ils savent inconsciemment que cela passe par le chemin de croix : « in-croix-yable » chemin du salut.

Et nous qui disons avec des mots, croire que Jésus, Fils de Dieu, est le Sauveur, mort sur la croix pour nous, pour tous les hommes, et ressuscité, qu'il n'y a pas d'autre chemin de salut que celui-là : mais le croyons-nous en acte, par toute notre vie, en réalité : vivons-nous en concordance, en cohérence, en adhésion réelle et concrète, avec cette confession de foi : n'est-elle que sur nos lèvres ou vient-elle du fond de notre cœur, de notre vie ?

Alors, trois remarques ou conseils :

1/ Six jours après avoir repris très sévèrement Pierre, Jésus l'appellera avec Jacques et Jean, à venir avec lui sur le Thabor, pour Le contempler transfiguré (Mt 17,1)  : Le contempler dans leur foi, même imparfaite, toujours incomplète, mais purifiée, corrigée par Jésus lui-même. Quand Dieu, ou l’Église au nom de Dieu, nous éclaire, nous reprend parfois vigoureusement, ce n'est pas pour nous exclure du Mystère de l'Amour de Dieu, mais, au contraire, pour nous y ramener, nous y conduire toujours plus hautement, profondément.

2/ Jésus est tenté au début de sa vie apostolique par le diable lui-même qui lui veut du mal. Il l'est par Pierre, au milieu de son ministère, l'un de ses proches, qui croyait lui vouloir du bien. Et il le sera jusqu'à la dernière heure sur la croix par la foule qui le provoque, ne lui épargne rien, jusqu'au bout. Ainsi sommes-nous, n'étant pas au-dessus du Maître, tentés comme Lui, et le serons jusqu'au bout, jamais arrivés, installés dans le salut, appelés à combattre avec et comme le Seigneur, mais déjà sauvés par Lui. Et Jésus, qui nous guérit, pardonne, quand nous tombons, nous nous blessons, par notre péché, comme bon médecin, fait d'abord de la prévention : nous montrant comment ne pas nous faire mal, ne pas tomber, ne pas succomber à la tentation.

3/ Ainsi, la vie de Foi, de chrétien, de baptisé, n'est pas un long fleuve tranquille (cf aussi saint Paul 2°Co 4) : après sa confession de foi, Pierre se croit arrivé, installé dans le Mystère, comme six jour plus tard sur le Thabor il proposera d'y demeurer (Mt 17,4) ou comme Marie-Madeleine dans le jardin au matin de la Résurrection désirant garder pour elle Jésus ressuscité (Jn 20,17) ou les disciples d'Emmaüs désirant demeurer avec Jésus ressuscité qu'ils ont accueilli, reconnu (Lc 24,29+32).

Mais avec Jésus, on n’est jamais, ici-bas, arrivé, installé, mais toujours pèlerin vers une foi plus haute, une espérance plus profonde, une charité plus longue, fidèle, dans son mystère d'Amour qui est infini : pèlerin vers une autre patrie (He 11,13-14). La vie de Jésus ici-bas n'est pas un long fleuve tranquille : elle ne peut l'être donc pour nous si nous vivons réellement avec Lui. Et nous sommes tentés, comme Pierre, de refuser ce mystère douloureux, intermédiaire, purificatoire, mais incontournable de la croix en nos vies.

 

Seigneur, avec tout notre cœur et intelligence, éclairés par ton Esprit d'Amour, dans nos joies comme dans nos peines, nos épreuves, donne-nous une foi qui te cherche sans cesse, même quand elle t'a trouvé : qui ne te trouvera vraiment que sur la croix de notre salut. Fais grandir en nous la foi, qui affermira notre espérance et confirmera notre charité. Et par ta grâce ainsi accueillie, « nous pourrons par toute notre vie, proclamer notre foi, rendre compte de notre espérance et célébrer la charité qui ne meurt pas », pour la vie éternelle (Testament spirituel du Pape Paul VI).

fr. Nicolas-Bernard VIRLET O.P.


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