Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p., dimanche 21 septembre 2014

La grève des apôtres

25e du T.O. Année A, sur Matthieu 20, 1-16

Et si l’inimaginable se produisait ? Si, à l’écoute de cet évangile de la rétribution égalitaire, lu aujourd’hui dans toutes les églises, les ouvriers de la vigne laissaient exploser leur colère, une fois pour toutes ? « Nous déclarons, à compter de demain lundi, et de façon illimitée, la grève générale ».

Que se passerait-il ? Et pour quels motifs ? Écoutons le mouvement social, s’il en est encore temps. Demain, ce sera trop tard. Si les apôtres font la grève, la vie chrétienne sera paralysée.

La grève générale, oui, déclarons-la, afin que nul n’en ignore ! Rien que de par chez nous, il y aurait des avantages et des inconvénients.

Les évêques, tous ensemble, pour protester contre les vexations faites aux catholiques, vexations médiatiques, intellectuelles, éducatives, éthiques, sociales, commenceraient une grève de la faim devant l’Élysée. Ils feraient tomber tous les Nabuchodonosor autoproclamés, ces rois sans Dieu qui se prennent pour Dieu. Laissant là réunions et soucis, ils rencontreraient les jeunes, les Veilleurs, ils fraterniseraient avec l’avenir de l’Église. On comprendrait à quel point les uns et les autres sont indispensables.

Les prêtres quitteraient leurs églises. Illico, elles seraient transformées en salles de concert, en gymnases, en spas, en mosquées, ou bien seraient détruites, comme c’est le cas de centaines d’entre elles ces temps-ci. Mais, au moins, les prêtres se marieraient, puisque tout le monde les supplie de se marier. Évidemment, car on ne peut pas être partout, ils seraient deux fois moins présents pour les gens, et puis ils exigeraient des catholiques pratiquants un impôt pour nourrir leurs familles. Les quêtes passeraient chaque mois de quelques euros à plusieurs centaines. Du jamais vu. Les bons fidèles auraient soudain la nostalgie du prêtre célibataire configuré au Christ.

Les moines et les moniales videraient leurs abbayes. À la fin des repas des mariages catholiques, des esprits fins et bons stratèges préconisent doctement cette vidange, pour évangéliser les campagnes, où eux-mêmes ne vivent plus, sauf l’été. Bien plutôt, les moines iraient établir des barrages sur les autoroutes, pour y déverser leurs fromages, en chantant : « Chaussée aux moines, ça suffit ! Les fromages ne font pas la vie monastique ». Ils réclameraient des salaires et feraient des chômeurs. Évidemment, une fois les monastères désertés, le réservoir spirituel de l’Église se viderait comme un lavabo. Finis les vêpres, l’accueil et les retraites, mais qui s’en soucie ?

Devant tant d’injustices, les apôtres descendus dans la rue lèveraient le poing. Rupture de toute négociation avec la direction. Il n’est pas jusqu’aux dominicains qui, par solidarité, cesseraient de parler et de bouger. Ils s’obligeraient à rester dans leurs couvents, ils se mettraient à lire et à penser, pourquoi pas à retrouver leur influence d’antan ?

Décidément, si la grève générale commençait, l’inimaginable se produirait. Mais en toute grogne il faut chercher les causes. Quels seraient les motifs de cette colère ? 

À la vérité, les motifs seraient ceux-là mêmes des ouvriers de l’évangile : être spectateurs du sort réservé aux tard venus du travail de la vigne. Ce sort est le même pour tous, une pièce d’argent, quoi qu’ils aient fait ou pas fait. Voilà qui est inacceptable. La pièce d’argent n’a pas le droit d’être la même. Comme nous les comprenons ! À chacun selon son mérite !

Mais qui sont les tard venus ? Ils sont de trois sortes.

Regardez la cohorte des premiers, ce sont les ramollis du bulbe, les refroidis, les innombrables chrétiens qui ne sont plus chrétiens que par bribes, par pièces et par morceaux, ou bien qui le sont restés pour eux-mêmes, avec sincérité, mais qui ont omis de transmettre leur foi. Leurs petits-enfants ne croient plus ni à Dieu ni à Diable. Ces attiédis, ces apostats, ces dilapidateurs, ces appauvris volontaires de tant de trésors sont quand même plus de treize millions à avoir vu le film : Qu’avons-nous fait au bon Dieu ? Un miroir d’eux-mêmes sans doute.

Supposons qu’ils se réveillent de tant de torpeur et d’ignorance, qu’ils étudient la foi catholique, qu’ils reviennent à la messe, qu’ils se confessent, qu’ils prient. Les voilà frais comme des gardons. Ils toucheront leur pièce d’argent.

Les grévistes, quant à eux, pensent à leurs églises vides, à tant de salive perdue, à leur patience ulcérée. Ils reconduisent la grève.

Voici maintenant le groupe innombrable, quoique difficile à identifier, de ces catholiques qui prônent la ratatouille des religions. C’est à cela qu’on les reconnaît : le mélange des religions, seuls les 

chrétiens s’y livrent.

Sur les plateaux de télévision, ils mélangent tout, du moment que le Christ n’est pas Dieu et que toutes les religions peuvent sauver. Ils oublient que l’idée de salut n’est que judéo-chrétienne.

Dans les aéroports, ils aménagent des espaces de méditation. Le vide de ces espaces traduit à merveille le vide de leur théologie.

Dans les écoles catholiques, ils remplacent le catéchisme par des proclamations de tolérance, sans rigueur ni vérité. Comme ils ont décroché le crucifix, c’est plus facile.

Ils sont partout, vous en connaissez sûrement. Parfois même, ils changent de religion, par exemple quand ils se marient. Leur socle chrétien leur assure le confort de la transformation : rien ne bouge, tout est pareil !

Mais voici qu’ils se mettent à réfléchir et à étudier les religions, celles dont ils parlaient en toute ignorance. Le Christ à nouveau leur apparaît comme l’unique Sauveur ; l’Église, comme la réalité du salut ; le baptême, comme nécessaire à la grâce. D’un coup, les voilà témoins là où ils travaillent, surtout dans les lieux de transmission par la parole.Eux aussi toucheront leur pièce d’argent. Les grévistes médusés contemplent le gâchis, leur retournement si facile. « Regardez-les : superficiels avant, légers après, et, en plus, ils sont récompensés ! » C’en est trop. Ils durcissent la grève.

Ils n’ont pas tort, car un troisième motif d’injustice se profile, plus subtil, plus caché, plus menaçant. Il s’agit des ouvriers de la vigne, ceux du soir, de la onzième heure.

Ces ouvriers-là sont comptés comme tels, comme évangélisateurs, parce qu’ils agissent une heure par semaine, le samedi, entre le shopping et la piscine. Le reste de la semaine, rien, sauf la bonne conscience. Ou bien ils partent sur un autre continent, deux ou trois semaines en juillet, voir les pauvres qu’ils n’ont pas vu près de chez eux, et puis en parlent pendant des années. Ils se balbutient évangélisateurs, mais ils ont si peu de temps, avec leur métier si profane et si muet...

Ces ouvriers-là sont des intermittents de spectacle : ils jouent peu, ils coûtent cher, ils font plus le bruit que les autres. Or, pour que le spectacle continue, il faut surtout des permanents. Où sont-

ils ? Moins il y en a, plus on en demande, plus on exige d’eux qu’ils fassent tout.

Les permanents du spectacle, harassés, font la grève. Ils ne sont pas contents. Leur slogan taggé sur la façade des cathédrales est celui-ci : « Travailler plus pour évangéliser moins, ras-le-bol ! »

Ce soir, aura lieu une tentative de conciliation. Le Christ va venir parmi eux. Pour rassurer ceux-ci, morigéner ceux-là. Pour expliquer. Pour encourager. Mais pas pour négocier.

« À tous, dira-t-il, je donne la même pièce d’argent. Moi seul suis le maître. Non que j’agisse à votre place. Si vous continuez la grève, plus rien ne se passera. Personne ne vous remplacera. Malheur à vous si vous n’évangélisez pas ! Mais vous demeurez des serviteurs inutiles. Moi seul sauve les pécheurs. Ne vous épuisez pas à courir partout. Ne vous exténuez pas dans l’action vibrionnante. Plantez la croix sur le monde, il est déjà sauvé. Elle seule donne la destination de tout : la vie éternelle. Elle a commencé.

En regard de la vie éternelle, tôt ou tard venus, votre pièce d’argent sera la même. Il me plaît qu’il en soit ainsi ».

fr. Thierry-Dominique HUMBRECHT, o.p.


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