Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Héritier de la vigne
dimanche 5 octobre 2014
27ème du T.O., année A , sur Matthieu 21, 33-43
 
 
« Voici l'héritier : allons-y ! tuons-le, nous aurons l'héritage »...
 
Au coucher du soleil, ils rentrent dans la vigne. Leur vigne, oui, désormais, c'est leur vigne à eux ! Personne ne viendra plus leur réclamer des comptes ! Ce sont eux qui y travaillent à la sueur de leur front, pourquoi qui que ce soit d'autre devrait en prendre des fruits ? L'héritier n'est plus, disparu, jeté hors de la vigne, nous nous en sommes débarrassés. Enfin, libres ! Enfin, chez soi, enfin nous serons heureux !
Pourtant notre joie a l'arrière-goût des cendres. On nous a promis la libération, le monde qui nous sourirait, on nous a dit que nous connaîtrions le bien et le mal qui se plieraient à notre bon plaisir et voilà que nous rentrons à la tombée du jour, le visage morne. Le Fils est mort, mort et enterré. C'est nous qui l'avons tué. Jouissons, mangeons ces fruits si désirés, buvons le vin de nos récoltes ! Ce vin nous grise, mais ne nous donne plus de joie sereine. Ces fruits nous gavent et nous avons toujours faim. Une abondance sans pareil est là, mais une tristesse sourde cerne notre cœur. Nous avons beau nous divertir, multiplier nos voyages et nos exploits, nous avons beau repousser le temps même de notre mort, clamer que la vigne est à nous, y interdire tout signe qui rappelle l'ancien maître, nous avons beau le ridiculiser, nous ne pouvons nous empêcher d’y penser. Et tard le soir, en levant le regard vers les cieux dont la vraie couleur est empoisonnée par nos lumières oranges, nous sentons que nous avons pu tuer l'héritier, nous n'avons pas pour autant acquis son héritage.
Ne pensons pas que les vignerons homicides – ce sont les autres. C'est si facile, si naturel : je te rends grâce, Seigneur, de n’être pas comme ces pharisiens, ces scribes, ces légistes qui n'ont pas su t'aimer et te reconnaître. Cela sonne faux, résolument faux. La tragédie des vignerons, comme celle de toute l'histoire sainte est la nôtre. Fondamentalement la nôtre. S'emparer d'un héritage, tuer Dieu, clamer « ni Dieu, ni Maître » - cela n'est pas réservé à des pharisiens d'autrefois ou à des ados en révolte. Quand je choisis une complaisance dans une tristesse morbide, ne suis-je pas en train de bafouer ce messager de Dieu qui m'annonce la joie ? Quand je mets ma vie sociale, politique, familiale dans un compartiment bien séparé de l’Évangile, ne suis-je pas en train de découper une parcelle de la vigne du Seigneur ? Quand mon plaisir ou le ressenti d'une offense deviennent l'horizon de toute ma vie, ne suis-je pas en train de dire à Dieu : c'est ma vie à moi, tu n'as pas droit de me dire ce que je dois aimer et à qui je dois pardonner !
Le plus tragique dans toute cette histoire est qu'elle se fonde sur un terrible malentendu. Le Fils ne vient pas pour nous rendre esclaves de son Père, pour nous arracher la vigne, ou pour nous aliéner. C'est ce que le menteur des origines nous l'insinue, mais écoutons le Fils lui-même ! Je suis venu pour que vous ayez la vie et la vie en abondance. Père, je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, pour qu'ils soient un comme nous sommes un. Le Fils vient pour nous donner son héritage, pour faire de nous - qui n'étions que des mercenaires - des fils adoptifs de sa gloire. Le Satan nous dit que pour recevoir l'héritage il nous faut tuer l'héritier. Le Fils déclare que son Royaume est ouvert à tout homme qui croit en lui, qui se met à son école, qui veut vivre en fils de Dieu.
Le Fils est mort. Suspendu à la Croix, jeté hors de la Ville, il descend dans le silence de la terre. Au coucher du soleil, les vignerons rentrent, leur projet accompli et le cœur lourd. Dans cette nuit, la pierre rejetée des bâtisseur devient la pierre d'angle. Le vrai Maître de la Vigne fait germer notre salut de ce corps enseveli. Je suis la Vigne véritable et mon Père est le vigneron ; demeurez en moi, comme moi je demeure en vous. Le Fils vient dans nos ténèbres, dans notre haine, dans notre méchante bêtise, il prend sur lui notre péché, et son amour le transforme en une offrande d'amour. Nous vivrons unis à lui. Nous sommes les sarments de sa vie, la vigne chérie de son Père. C'est là, et là seulement que cette vigne devient véritablement la nôtre.

fr. Pavel Syssoev, op


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