Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Dominicains/ 28ème dimanche du TO, 12 octobre 201 (Mt 22, 1-14)
« Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ? L’autre garda le silence ».
 
Savez-vous qu’au grand siècle, sous Louis XIV, tout le monde pouvait entrer au Château de Versailles, à condition, pour les hommes, de porter un chapeau et une épée ? Mais, comme tout le monde n’en possédait pas, il était possible de les louer à la porte du château, comme on louerait aujourd’hui un smoking pour une soirée ou une redingote pour un mariage habillé. Eh bien, en Israël, au Ier siècle, les invités moins fortunés, ou ceux qui étaient invités à la dernière minute, pouvaient se voir remettre à l’entrée de la salle des noces une tenue appropriée. Cette donnée transmise par plusieurs historiens et exégètes éclaire notre parabole. Il aurait été très injuste, en effet, que ce roi accusât tel pauvre hère qui sortait peut-être de son travail de ne pas arriver en grande tenue. D’ailleurs, comment se fait-il qu’il soit le seul que le roi repère dans la foule des convives ? On ne peut pas non plus, me semble-t-il, accuser la réception de ne pas lui avoir proposé une tenue.
 
Bref, il y a un problème. Et le problème se manifeste par le silence de l’invité en question. Cet homme ne « garde pas le silence », comme dit la traduction que nous avons entendue. Le verbe grec employé signifie « fermer la bouche avec une muselière », « réduire au silence ». Cet homme « se musela » comme un animal. Au Roi, qui s’approche, qui questionne, qui invite à la relation et à prendre la parole, l’invité répond par un silence animal. Il n’a pas voulu assumer son statut d’homme, il n’a pas pris pas la parole. Pourquoi ?
 
Adam pouvait nommer. L’invité ne peut même plus articuler.
« Ami », dit le roi. L’autre ne dit rien. Ce silence n’est même pas un silence gêné, c’est une fuite, une absence. « Adam, où est-tu ? » Il se cache ! Il est sans-parole et sans-parure, sans-dialogue et sans-festin. Retranché, l’homme ferme la relation. Qu’aurait-t-il pu dire ? Qu’il refusa, à l’entrée, le vêtement de noce ? Qu’il voulait garder ses idées, ses habitudes, sa liberté ? Qu’il ne voulait pas devenir un mouton comme les autres, comme ces autres invités, qu’il juge dans un silence peut-être dédaigneux ? Toiserait-t-il même le Maître ? Je ne veux pas de ton habit, je préfère mes haillons. Je ne veux pas ce manteau que tous ces autres portent sur leur dos. Dans ton festin, c’est moi qui compte, on ne voit que moi, on me remarque, et j’ai même réussi à éclipser le fiancé. Et l’homme se musela.
 
Ce qui est révélateur c’est que Matthieu n’utilise ce mot « museler », « réduire au silence », que deux fois dans son Evangile : ici (au chapitre 22, 12) et dix versets plus loin, au chapitre 22, 34. Je cite : « Apprenant qu'il avait ‘fermé la bouche’ aux Sadducéens (qu’il les avait littéralement ‘muselés’), les Pharisiens se réunirent en groupe ». La meute se prépare à attaquer. « Des chiens me cernent, une bande de vauriens m'entoure », dit Ps 21. Et savez-vous ce qu’ils firent, les pharisiens ? « L'un d'eux lui demanda pour l'embarrasser "Maître, quel est le plus grand commandement?" Jésus lui dit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit (…) et Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
 
La Parole de Dieu s’interprète avec la Parole elle-même. Matthieu nous met sur la piste de la signification de ce silence et de ce vêtement. Et saint Grégoire le Grand (+604), suit cette piste : « Sache, dit-il, que, comme pour faire le tissu d’un vêtement, l’on se sert de deux morceaux de bois, dont l’un est en haut et l’autre en bas, de même, toute la charité est comprise dans les deux préceptes de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. Toi, qui vas aux noces de Dieu, négligeras-tu de changer les vêtements de ton cœur ? (40 sermons sur l’Evangile, Sermon 38).
 
Revêtons, mes frères et sœurs, cet habit de fête. Ce n’est pas un cache-misère comme la tunique que cousirent Adam et Eve après le péché, il est le signe de notre vocation. Ce vêtement nouveau, que nous passons par dessus notre être de chair, est « l’homme nouveau » (Col 3, 10). « Vous avez revêtu Christ » (Ga 3,27). Le vêtement des noces, n’est donc pas une vertu quelconque, c’est le Christ lui-Même, «Puissance de Dieu etSagesse de Dieu » (1 Cor 1, 24), celui qui revêt le tablier et qui dresse sa table. Festin de noces, festin de la croix ; cette croix faite de « deux morceaux du bois », comme dirait Grégoire : le bras verticale (la chaine) et le bras horizontale (la trame). Festin de noces, festin de la croix ; métier où se manifeste la gloire de Dieu, métier où est tissé notre salut et le salut du monde.
 
«Heureux les invités au repas du Seigneur ! »

fr. Jean-Ariel Bauzas-Saulinas, op


Connexion | Plan du site | ©2013 Dominicains de Bordeaux