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33ème dimanche Temps Ordinaire année A

 AU BON SERVITEUR LA JOIE DU MAITRE !

 
« Entre dans la joie de ton Seigneur ! » Combien de fois ne donnerions-nous pas notre vie pour entendre un jour ces mêmes paroles de la bouche de notre Dieu ?! « Entre dans la joie de ton Seigneur ! » C’est bien de notre destinée ultime dont il est question. Oui, il s’agit bien de récompense, de bonheur, de joie éternelle. Il s’agit aussi de remise de compte, de jugement, de sentence définitive... Il est question du paradis. Il est question aussi de l'enfer.
Cette histoire commence plutôt bien avec nos deux premiers serviteurs. Qu'ils aient eu cinq ou deux talents et qu'ils en remettent respectivement dix ou quatre, la récompense est la même : « C'est bien serviteur bon et fidèle, en peu de choses tu as été fidèle, sur beaucoup je t'établierai ; entre dans la joie de ton Seigneur »! Oh, non pas une joie à laquelle tu pouvais t'attendre ! Mais la joie que je te donne, une joie parfaite, divine, dépassant toute mesure humaine, une joie inimaginable ! Comment dire ? La joie humaine la plus grande qui soit, mais à la puissance Dieu ! C’est-à-dire infinie ! Car dès l'instant de ta création, la norme, la mesure de ton bonheur, ce n'est pas toi, homme ! Mais c'est Moi, ton Dieu ! Ta capacité n'est rien en face de ce que « Je Suis » : C'est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante que l'on te versera, qui te comblera, qui te rassasiera (cf Lc 6, 38).
Mais alors, frères et sœurs, pouvait-on s'attendre à une telle sévérité vis-à-vis du troisième serviteur, celui qui, de plus, n'avait reçu qu'un seul talent ? Après tout, la joie du Seigneur n'est-elle pas infinie ? Sa bonté et sa miséricorde ne sont-elles pas sans limite ? Rien n'empêchait qu'il ferme les yeux pour une seule fois ! Qu'il accorde, par une simple dérogation, cette joie qui est la sienne et qui n'en serait nullement diminuée, puisqu'elle est inépuisable !... Nous aurions tendance, frères et sœurs, à imaginer la miséricorde aujourd’hui comme une dispense de la justice quand cela nous arrange ! Eh bien, selon l'Evangile, Jésus nous enseigne qu'il n'en est pas ainsi.
 
Qu'est-ce donc qu'un bon et fidèle serviteur ?
C'est d'abord l'homme qui reconnait Dieu comme son créateur, qui se reconnait le dépositaire de ce qu'il a : « qu'as-tu que tu n'aies reçu ? » (I Co 4, 7). Dépositaire de ce qu'il est surtout : corps et âme et jusqu’à sa sensibilité. Et parmi les talents que nous détenons et qui nous constituent, il en est donc un par excellence : le don de la vie, de notre être, le don de notre personne. Et chacun l’a reçu selon ses capacités, c’est-à-dire de façon unique. Nous sommes tous différents, certes ! Mais tous, nous sommes égaux en dignité, du sein de notre mère jusqu’à notre dernier souffle car tous nous avons reçu de Dieu notre part de sa fortune, image et ressemblance de lui ! Le talent de la vie divine reçu au baptême vient ainsi réaliser et parfaire ce chef d’oeuvre de la création, en péril depuis la chute originelle !
Le bon serviteur est ensuite celui qui, « aussitôt » le départ du maître, nous dit l'évangile, se met au travail. Il se donne à la tâche que requiert son talent. Il y met toute sa personne. Il agit toujours en référence à son maître ; Dieu est présent à sa conscience, même s’il semble parti et parfois bien loin de lui. Le bon serviteur va alors faire fructifier. Il ne se contente pas de rendre cinq ou deux talents ; il donne tout. Il s'en remet totalement à son Maître en toute simplicité et confiance : « Seigneur, tu m'as remis cinq talents, voici cinq autres talents que j'ai gagnés ». La dépendance de l'homme vis-à-vis de son créateur ne va nullement à l'encontre de sa vocation et de sa responsabilité. Finalement la dignité de l’homme, comme le haut-lieu de sa liberté, consiste à être « enfant de Dieu » et à le devenir jusqu'au bout.
 
A l'opposé, nous trouvons notre serviteur mauvais et paresseux !
Remarquez déjà, frères et sœurs, que c'est lui qui change le ton de la parabole. C'est lui qui s'engage comme avec insolence dans un discours de reproche. Le discours contestataire du délinquant pris en flagrant délit. Un discours qui tient autant du commercial malhonnête que du mauvais avocat. Un discours cherchant moins la clarté, la simplicité, la vérité que la diversion, la dissimulation, l'auto-justification ! Alors la crainte de Dieu se transfome en peur de Dieu. Car nous le savons, aucun artifice ne sert devant Lui. Nous aurons à rendre compte non seulement du mal commis mais aussi de notre médiocrité, de notre laisser aller. Pensons simplement à la difficulté qu'on peut éprouver à se confesser régulièrement à un prêtre ! A faire le point humblement et sans détour sur la manière de faire fructifier nos talents, notre vie chrétienne à la lumière des commandements de Dieu !
« Seigneur, j'ai appris à Te connaitre comme un homme âpre au gain : tu moissonnes où tu n'as point semé, tu ramasses où tu n'a rien répandu, aussi j'ai pris peur et j'ai enfoui ton talent dans la terre : le voici, tu as ton bien ! » S'agit-il finalement d'une affaire de compte entre le Seigneur et nous ? N’est-ce pas d’abord une affaire d’amour ? « T'ai-je vraiment aimé, Seigneur » ?... Or sans effort à aimer, sans se mettre au travail, puis-je vraiment faire fructifier mon talent ?
« L'enfer, Madame ! » disait le curé de campagne sous la plume de Bernanos, « l'enfer, Madame, c'est de ne plus aimer ! »
 
Alors le Seigneur prend au mot ce mauvais serviteur. Car Dieu n'est pas indifférent à l'amour. Lui ne se désintéresse pas de ce que nous avons reçu et de ce que nous donnons. Il s'est donné à nous en nous donnant la vie, Sa vie et la vie éternelle. Et s. Augustin de s'exclamer : « Dieu est avare, quand il s'agit de notre salut » ! Son bonheur, il le veut nôtre. Il veut que Sa joie soit notre joie. Comprenons bien qu'il est plus qu'un actionnaire dans cette affaire. Il est le donateur universel. Il est intéressé à ce qu'il nous a promis aux derniers jours pour parachever son oeuvre : Lui avec nous et nous en Lui !

Alors, frères et soeurs, travaillons humblement à vivre saintement et donnons-Lui tout maintenant ! Et déjà au cours de cette messe, Jésus saura bien nous faire gouter à Sa joie ! Amen.

Fr. Antoine-Marie Berthaud, o.p.


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