Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Une sainte Jalousie

Temps ordinaire Année B 3ème dimanche – Jon.3,1-5.10, 1°Co.7,29-31, Marc 1,14-20

fr Hugues-François Rovarino, dominicain, Bordeaux

 Un paysage de lumière, un lac dessiné en forme de harpe, poissonneux, des barques accostées, quelques villages ; et des pentes qui s’élèvent, prêtes à accueillir un jour des foules sur leur flanc. Et puis ce slogan : « Galilée, le pays où le Seigneur appelle ! » N’en voyez-vous pas l’affiche ! Mieux encore : n’entendez-vous pas cette voix ! A cet appel, les disciples se levèrent. Aujourd’hui, comment ne pas jalouser la Galilée ?

Quand on voit nos régions européennes, ne peut-on jalouser ce pays où le Seigneur appelle et récolte aussitôt l’adhésion ? En effet, Jésus y vint. Il appela André et André se leva. Il appela Simon et Simon se leva. Aussitôt après, Jésus appela encore Jacques et Jean et Jacques et Jean le suivirent. On peut aujourd’hui penser que c’est incroyable ; trop fort ! Pourtant, si nous avançons avec eux, quelques versets plus loin, jusqu’à Capharnaüm, en Galilée toujours, Jésus appellera la Belle-mère de Simon, malade, et elle se lèvera, guérie. Puis quand il appellera Lévy-Matthieu, au bureau des douanes, Lévy se lèvera et le suivra.

A ce point, nous sommes au-delà d’un simple étonnement… Ce n’est plus le paysage de la Galilée qui nous enchante, mais ces situations personnelles et enviables qui nous saisissent. Si Dieu peut manifester de saintes et bibliques colères, ne pourrions-nous pas exprimer de notre côté de saintes jalousies ! En effet, André, Simon, Jacques, Jean, etc. ont entendu un appel de Jésus et ils eurent à la fois la simplicité, la sagesse, la grâce, de se lever et de le suivre. D’un coup, sans explication fastidieuse, sans hésitation embarrassée. Ils ont su vivre ce que Jésus leur demandait de vivre. Ils ont su accueillir son appel et passer à l’acte, sans mot dire, d’un coup. Trop fort ?

Le Seigneur dit et ce fut fait. Bienheureux appelés qui se retrouvèrent comme au jour de la Création du Monde, renouvelés, recréés par la Parole du Christ.

Mais tout à coup, au sortir de cette page, pensant réagir en adulte sérieux nous pourrions nuancer : ces récits ne furent écrits que pour nous impressionner. Souhaitant peut-être nous rassurer, nous pourrions objecter : allons, cela n’a pu être aussi simple, ces récits portent le style d’écriture de saint Marc, celui des évangélistes. Le récit est idyllique, mais ce ne sont là que façons de parler ! Et chacun se référerait alors à Jonas, par exemple : sa prophétie appelant à la conversion les habitants de Ninive – notre actuelle Mossoul, en Irak - fut, on le sait, le fruit d’une longue hésitation ! De même, se dira-ton, les appels de Jésus et les réponses simples ne seraient-elles donc pas un style, un genre littéraire ? Soyons raisonnables. Laissons place à l’hésitation. 

Mais force est de le reconnaître : il y a des moments de la vie chrétienne, qui tiennent du coup de foudre ; et il y a aussi des moments déterminants qui tiennent à la certitude, à l’intime conviction, à la grâce de Dieu qui illumine chaque cœur, à son heure, et lui fait désirer de répondre un oui, vrai, heureux, joyeux. Et cela porte un fruit qui demeure ! Alors si l’on peut parfois se dire, entendant un appel du Seigneur : Jésus ne pourrait m’appeler, j’ai du me tromper comme un petit Samuel ; ou bien, je suis indigne d’un tel appel – bref toutes choses qui pourraient masquer la conscience faussement humble, toutes choses qui s’inviterait comme une excuse - revenons alors à la source.

En Galilée, Jésus prend l’initiative. C’est le Seigneur qui appelle. Il sait ce qu’il y a dans l’homme et de quoi nous sommes capables. Quand il s’adresse à chacun, il sait à qui il s’adresse, comme lorsqu’il appelle André, Jacques. Jésus-Seigneur pourra s’en réjouir avec chacun, aidant avec sa grâce, avec le temps, avec son Eglise, à faire grandir la source de cette joie, à en faire bénéficier tout homme, en vérité, par sa charité.

Certes, vient aussi Jonas, le prophète dont chacun sait par ailleurs qu’il fut lent à répondre à son appel par Dieu. Il y aura toujours des gens qui disent d’abord non pour dire oui plus tard … Mais l’appel de Dieu vers Jonas n’avait pas changé. Il avait été parfait dès la première fois. C’est Jonas qui fut malheureux de persévérer dans une non-réponse, d’errer dans la fuite… Revenu vers la source, Jonas sut appeler à la conversion ; et chose stupéfiante, il fut entendu !

D’où une sainte jalousie : et nous ! Oui, comment se fait-il qu’avec le message évangélique de charité, le respect pour toute vie, l’attention pour les âmes et le souci du salut éternel de tous, nous ne sachions aussi bien œuvrer avec le Sauveur pour la conversion de chacun !

Quel pasteur, ne serait pas pris aujourd’hui de jalousie, jusqu’à se dire : mais qu’est-ce qui ne va pas dans mes appels ? Le Seigneur au nom duquel j’appelle en proclamant son Evangile fait-il paradoxalement silence, referme-t-il les oreilles et les cœurs ? L’Eglise ne saurait-elle plus transmettre la grâce de l’appel du Seigneur ?

Cela nous interroge. La simplicité, la clarté manquent-elles ? Alors à ce slogan : « Galilée, le pays où le Seigneur appelle ! » préférons celui-ci : « Bordeaux, la cité où le Seigneur appelle ! », ou encore : « France, le pays où le Seigneur appelle ! »

Diverses seront nos réponses ; mais que des réponses viennent, personnelles, vraies, sereines. N’y a-t-il pas de la joie à devenir soi-même grâce à Dieu, à devenir disciple du Christ sans réserve et d’autres christs comme le baptême le réalise ? Laïc, prêtre, religieuse, religieux, l’appel du Seigneur nous rejoint pour notre vie, pour notre joie.

Mais s’il y a un lieu où cet appel s’entend, c’est celui qui reste à portée de sa voix : là où s’expose le Seigneur, là où il nous convie, là où nous consentons à ce qu’il nous parle vraiment, en acceptant de prendre à cœur ce qu’il nous dira, et à faire tout ce qu’il nous dira.

fr. Hugues-François ROVARINO, o.p.


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