Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Le secret du bœuf
Fête de saint Thomas d’Aquin, 28 janvier 2015
Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p.
 
Comment frère Thomas apparaissait-il au quotidien ? Que pouvait-on deviner, que laissait-il percer ? Beaucoup et peu. Même le regard aigu d’un novice ne pouvait tout comprendre. Étudiant, il parlait à ses heures. On se moquait de lui, sans mesurer sa grandeur en développement. Seul Albert, son maître, prophétisa qu’un jour le « bœuf muet » rugirait jusqu’aux confins du monde. Même ses dons intellectuels se montraient peu, à cet âge où ils ruissellent de tous côtés, surtout pour quiconque est conscient de sa valeur. Le tête-à-claques en fait profiter les autres, pas toujours par générosité.
Un jour, un condisciple, un frère étudiant, a voulu instruire le balourd. Dans la réponse de l’interloqué, il en fut pour ses frais. Pour taire ainsi des dons éclatants et tout simplement le bouillonnement des idées, il faut avoir acquis une maîtrise de soi et sans doute quelque chose de la future sainteté.
Dans son couvent, il disait la messe avec son secrétaire le frère Réginald, se servant l’un l’autre tour à tour. Il travaillait, il dictait, il veillait. Cependant, sur la colline Sainte-Geneviève, au milieu des échafaudages de la Sorbonne, il n’était pas le seul. Tout de même, l’un de ses premiers discours fut salué comme marqué par la nouveauté. Dans sa bouche, tout paraissait neuf. Un bon professeur, en somme, mais quoi de plus ?
Du fond du cloître, il accepta sans broncher de servir de porte-bagages à un confrère bardé de valises. Le bœuf sua comme lui-même. En somme, un religieux sans histoires, presque sans relief, n’étaient quelques rares disputes universitaires où il sortit deux ou trois fois de ses gonds, pour défendre l’idéal religieux mendiant : « Si quelqu’un voulait me contredire, qu’il n’aille pas caqueter devant des enfants, mais qu’il écrive plutôt et qu’il publie son livre ». Ce n’est pas pour lui-même qu’il se fâche, c’est pour son Ordre, c’est pour le droit d’enseigner comme religieux, c’est pour l’honneur de l’Église.
Tout cela est encore trop peu. Le secret du frère Thomas, s’il en fut un, tient à sa vie spirituelle. Sa vie spirituelle se laisse deviner à travers deux fentes d’une porte si bien fermée.
D’abord, au titre des visions mystiques dont il fut quelquefois gratifié. Une nuit, saint Pierre et saint Paul lui apparurent pour éclairer son argumentation. Ce n’est pas donné à tout le monde. Plus ordinairement, il fourrait sa tête dans le tabernacle pour obtenir des solutions et, selon toute apparence, les obtenait de Dieu. Lui qui pourtant n’arrête pas de dire que l’homme est principe propre de ses actes.
Ensuite, au titre du déversement de sa vie spirituelle dans son œuvre. Ne retenons qu’une coloration : la simplicité. Son œuvre est simple. Simple au sens où son auteur ne cultive pas pour elle-même la complication, l’enivrement de sa propre pensée. Pour l’obscurité, voyez des auteurs plus récents… Simple, surtout, de la simplicité de Dieu. Thomas s’attache à considérer toutes choses comme Dieu les voit, depuis le regard divin. Tâche impossible bien sûr, eu égard à notre condition charnelle et à notre état de créature. Même les bienheureux qui contemplent Dieu par intuition ne le voient pas aussi bien qu’il se voit lui-même. Pourtant l’œuvre du sage chrétien consiste à y tendre, encore et encore.
Est-ce péché d’orgueil que de se prendre ainsi pour un substitut terrestre de Dieu ? La tentation existe. Certains philosophes l’ont côtoyée. Thomas l’a peut-être affrontée, mais il a su établir contre elle des contreforts.
Il aime ce qui est grand, trait de caractère, d’éducation, de choix philosophique, mais il sait aussi l’humilité de notre condition, tâtonnante, rationnelle et non intuitive. Le poids de la fatigue le lui rappelle. Dans un souffle, il dicte en dormant quand son corps le lâche. La vérité est un travail, une suprême miséricorde, le feu de Dieu qui emporte tout. Elle mérite d’y épuiser ses forces.
De plus, voir toutes choses comme Dieu, c’est trop. Thomas s’y reprend à plusieurs fois, preuve de l’imperfection de l’entreprise. Il surplombe chaque page, il organise, il lance des arceaux. Il sait aussi fourmiller dans le détail, aucun caprice de la vie ne lui échappe, mais il y aurait tant à dire… C’est trop et c’est trop peu.
Nous savons qu’un jour, après une ultime vision, annonciatrice de sa fin, il a vu voleter dans les airs la poussière de l’œuvre intellectuelle, industrieux nuage qui retombe au lieu de s’élever. Il sait que ce qu’il a dit sur Dieu est vrai, donc indépassable quant à la vérité du discours mais si ténu quant à la manière de le dire. Qu’à la fin, mieux vaut se taire pour laisser parler celui qui est le Verbe.

fr. Thierry-Dominique HUMBRECHT, op


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