Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

La Trilogie du Carême

 fr. Nicolas-Bernard Virlet o.p.

Jusqu'en 1971, pour aller sur l'île de Noirmoutier, il y avait soit le bateau soit le Gois dans la baie de Bourgneuf : le passage du Gois est une chaussée de plus de 4 kms, submersible selon la marée, reliant l'île au continent. Le passage est praticable à pied, en charrette ou en voiture lors de la basse mer et est inondé deux fois par jour à marée haute.

La hauteur d'eau qui le recouvre à la pleine mer peut aller jusqu'à 4 mètres. Si vous êtes pris par les eaux remontantes, il faut impérativement vous laisser guider par des balises qui vous indiquent où marcher pour suivre la chaussée devenue invisible sous ces eaux sablonneuses et ne pas vous égarer dans les sables mouvants et mortels qui longent souvent de près ce passage. Et si la montée des eaux parfois très brusque se fait trop dangereuse, ces balises peuvent aussi servir de refuge jusqu'à la prochaine marée descendante.

Le Mercredi des Cendres, nous écoutons la triple invitation de Jésus à l'aumône, à la prière et au jeûne (Mt 6,1-6+16-18) : trois repères, trois balises, que Jésus nous donne pour nous conduire sur le chemin difficile du Carême qui conduit au matin éternel de Pâques : traversée du désert, qu'est notre monde contemporain par tant de ses aspects, où les sables mouvants mortels ne manquent pas. Et aussi trois refuges sûres - le jeûne, la prière et l'aumône - pour faire face imparablement aux eaux « submergeantes" de mon péché et du péché du monde, sur le chemin de nos vies vers Pâques.

Pour cela, Jésus Lui-même, le seul Saint, le Fils de Dieu, l'a fait pour nous :

+++++ Il a jeûné du rang qui l'égalait à Dieu (Ph 2,6-8) jusque dans le désert de nos vies (Mt.4,1-11), jusqu'à la fin (Jn.13,1)

+++++ Il a prié son Père pour nous jusque sur la Croix (Lc.23,34),

+++++ Il nous a fait l'aumône de sa vie pour l'éternité (Jn.10,18). 

Nous le faisons donc à sa suite, avec Lui : et avec la Vierge Marie qui a aussi, pour Dieu, jeûné de sa volonté propre (Lc 1,38), qui gardait dans la prière toutes ces choses en son cœur (Lc 2,19+51), qui nous a tout donné, nous faisant l'aumône jusqu'à son fils unique notre Sauveur ((Jn 19,27-34) qui est la Vie : pour nous convertir, guérir nos relations à nos frères, à Dieu et à nous-mêmes, blessées par nos péchés.

Jeûner, pour le pécheur que je suis : c'est se priver d'un mal pour un bien, ou parfois même d'un bien pour une autre réalité meilleure selon notre vocation, pour pouvoir rencontrer en vérité, Dieu dans la prière et mon frère dans l'aumône. On ne jeûne pas pour jeûner : cela n'aurait aucun intérêt. Je jeûne de l'inutile pour que ce jeûne de l'inutile en ma vie devienne utile à moi en ma vie et à mon frère en sa vie, par le partage qu'il rend possible. Je vais jeûner, par exemple, en partie de manger, pour moins dormir dans la prière, et pour partager avec mon frère qui a faim ... : jeûner d'une émission télévisée, pour prendre ce temps pour rencontrer Dieu dans la prière et mon voisin isolé qui attend une visite : jeûner de parler mal, pour laisser Dieu parler à mon coeur et pouvoir réconforter mon frère qui est dans la peine. On ne peut jeûner ainsi qu'avec le parfum de la Joie véritable : ce jeûne étant l'ouverture du chemin de la communion retrouvée avec Dieu, avec mes frères et avec moi-même. Par le jeûne je fais une plus grande place à Dieu et à mon frère dans mon cœur  : qui trouve alors son sens dans la prière et l'aumône. 

Prier chaque jour, qui est, par excellence, être avec et pour Dieu seul, cela seul permet de faire grâce, aumône vraie, à mes frères. Car sans le Christ Jésus, je ne peux rien faire (Jn 5,5). Et je ne pourrai donner, redonner, en vérité à mon frère que ce que j'ai accueilli en vérité, reçu du Seigneur. Et le lieu par excellence de la grâce de Dieu à accueillir et à re-partager dans l'aumône est « incontournablement » la prière chaque jour en notre vie.

Comme le Christ Jésus nous a fait l'aumône de l'Amour du Père, qu'en le recevant dans sa communion à Lui, dans la prière régulière qui nous est donnée de connaître, contempler dans les Evangiles, comme étant le vrai ryhtme respiratoire, cardiaque de sa vie apostolique parmi nous.

Et dans cette dynamique divine, l'aumône sera alors : redonner gratuitement ce que nous avons reçu gratuitement de Dieu, par la vie qui vient de Lui, par son Esprit d'Amour, et dans la prière qui trouve sa source et son accomplissement dans les sacrements de l'Eglise. Ainsi, donner de notre superflu ne sera qu' « aumône » de justice : où, par mon partage, je ne fais que rendre à l'autre qui est dans la misère, ce à quoi il est en droit  d'attendre en justice de moi : et alors seulement,ès ce premier dépouillement, je pourrai redonner avec amour de ce qui me tient à coeur et qui nous est vraiment nécessaire : cela seul sera aumône véritable, de charité qui accomplit toute justice (Mt 3,15). Comprenant bien que l' « on ne fait pas la charité » : mais c'est la charité de Dieu qui nous fait, nous crée et nous recrée, nous façonne, nous pardonne, nous relève, nous ressuscite.

Ces trois invitations sont inséparables dans la bouche de Jésus : et donc dans notre vie de baptisés. Obéissant à son appel, nous pourrons alors, avec sa grâce même, nous approcher de Lui pour L'adorer,

 +++++ au pied de la Croix dans la confiance,

+++++ et au matin de Pâque dans la joie :

+++ avec le parfum ou la myrrhe de notre jeûne dans la foi,

+++ avec l'encens de notre prière qui monte vers Dieu dans l'espérance

+++ et avec l'or de notre aumône véritable : celle de la charité qui seule Ressuscite, et celui qui donne et celui qui reçoit.

 

fr. Nicolas-Bernard VIRLET O.P.


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