Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Un coup de fouet
3° dimanche du Carême
Jn 2, 13-25
 
Il faut le reconnaître, le fouet ne claque pas très souvent dans la Bible. Contrairement à nous, on y est moins sensible aux spectacles à la Zorro, Indiana Jones et autres dresseurs de fauves. De plus, souvent le fouet est dans la main du méchant et le bon en est la victime innocente. Pourtant, déjà dans l’Ancien Testament, les rôles s’inversaient parfois. On compare ainsi l’instruction et la sagesse à un fouet qui vient corriger le sot.
 
Mais aujourd’hui, voilà une scène incroyable, totalement inattendue, qui perturbe, brutalement, notre image de Jésus « doux et humble de cœur ». Au cours des siècles, les artistes peintres, de Giotto à Rembrandt, en passant par Le Greco ne s’y sont pas trompés, la grandeur et l’insolite de cette mise en scène méritaient un chef d’oeuvre. Chacun exprime à sa manière la virilité de la scène, presque douce chez Giotto, violente et déterminée chez Rembrandt. D’autres en font une espèce de farce où se mêlent marchands et animaux en une panique générale.
 
Ce n’est pas une petite colère de Jésus, avec en passant un vague soufflet. Jésus prend le soin de fabriquer son fouet avec des cordes. Les peintres, toujours sensibles, représenteront ce fouet plus ou moins grand et effrayant, selon leur tempérament, peut-être leur foi, sans doute comme nous dans la perplexité de cette action assez unique de Jésus.
 
Vous l’avez compris, le personnage principal de cette scène, osons-le dire, c’est le fouet. Comme si la parole de Jésus ne suffisait pas, il fallait non seulement qu’il marque les esprits, mais aussi les corps, en tout cas il fallait que la scène soit grandiose. Jésus, oui Jésus, fouette, renverse les comptoirs, jette à terre la monnaie.
 
C’est donc que quelque chose d’important se joue à ce moment.
 
De même qu’à l’origine, Dieu chassa du jardin Adam et Eve, après le péché originel, de même il fallait que Jésus chasse du Temple ceux qui font de la maison du Dieu une occasion de gagner de l’argent, de réduire à ça le sacré et les sacrifices le plus religieux.
 
« Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce ». Il y a donc plus que la simple mesquinerie qui consiste à se faire un peu d’argent sur la piété des pèlerins. L’Argent, avec un A majuscule, prend la place de Dieu ; le commerce prend la place du Père de Jésus. Cela devient la maison de l’Argent, aussi laid qu’une idole, aussi idolâtrer qu’un veau d’or. A la limite, que cela se passe dans le Temple manifeste que cela se passe dans toute la vie, un peu comme si une nation ou un groupe de nations décidait de s’unir sur l’unique critère économique où Dieu n’a plus sa place, où le Père des cieux a perdu toute paternité.
 
Le fouet plutôt viril de Jésus, c’est le Fils qui reconquiert la paternité de son Père qui a fait le ciel et la terre, le temple et ses offrandes à lui.
 
Allons-même plus loin. Si les animaux vendus devaient servir au sacrifice, alors on comprend la colère de Jésus. Dans ces sacrifices mercantiles, imprégnés d’actions en bourse, de boursorama, de carte bancaire et de CAC 40, Il y a une falsification majeure et terrible du seul sacrifice efficace, celui que fera Jésus en offrant sa vie, en payant de sa vie, mais certainement pas par je ne sais trop quel marchandage et transformation de la maison de Dieu et de la prière en comptoir de banques et distributeurs de billets. Là où l’amour doit tout réconcilier, tout racheter au prix du sang répandu, l’homme à peine honteux avance quelques pièces de monnaies, comme bientôt le fera Judas.
 
Ce mensonge, cette inversion radicale du prix du sacrifice, méritaient bien le fouet. Même, si plus tard, Jésus prendra tout sur lui, y compris les coups de fouets qu’il ne méritait vraiment pas.
 
Et si l’on veut comprendre encore mieux, alors écoutons Jésus : « Détruisez ce sanctuaire, en trois jours je le relèverai ». Bien sûr, les marchands ne comprennent cela que de leur point de vue matérialiste, détruire et construire un bâtiment. Pour Jésus, il s’agit de lui-même, de sa propre destruction et de son relèvement. Preuve qu’au cœur de cet épisode, il y a bien la Passion de Jésus. Faire du Temple sacré un lieu d’argent, c’est tout à la fois détruire le sanctuaire et détruire Jésus, annuler le moyen choisi par Dieu pour sauver le monde. La suite montrera qu’on ne s’en privera pas.
 
Mais le plus terrible de cette histoire, sur laquelle tourne, menaçant, le fouet de Jésus, ce sont les dernières paroles de l’évangile : « Jésus les connaissait tous et connaissait ce qu’il y a dans l’homme ». Il y a donc dans l’homme cette profanation du Temple, cette profanation du Jardin originel, cette profanation du vrai Sacrifice, cette profanation de la prière, ce commerce d’amitié avec Dieu, disait sainte Thérèse d’Avila, qui avait une autre idée du commerce.
 
A ce point de profanation, il n’y a que le Croix de Jésus qui pourra réconcilier.
 
Il y a peut-être en nous un peu de ces profanations, dans le temple ou hors du temple. Elles sont légion dans le monde.
 
Nous nous en souviendrons quand on présentera sur l’autel le vrai sacrifice ; quand on dira que le nom du Père soit à nouveau sanctifié ; quand on sortira de cette église après avoir quand même bien prié.
 
Il faut arriver à Pâque en se libérant de tous les marchands du temple.
 
Au fond, cet évangile donne un vrai coup de fouet à notre Carême.

fr. Gilbert Narcisse, op


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