Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Le frère Sylvain Detoc a été ordonné prêtre à Toulouse le 27 juin 2015. Le lendemain, il a célébré sa première messe à Fanjeaux, dans l'ancien couvent des frères. Voilà l'homélie prononcée à cette occasion.
 
 
TO 13 B                                 Première messe du fr. Sylvain              Mc 5, 21-43
Dieu n'a pas fait la mort… Il pénètre là où reposait l'enfant…
 
Ils sont sept dans une pièce. La foule – dehors ! Les spectateurs, les curieux, les pleureurs professionnels – on dégage. Les compatissants – vous verrez après. Après la bousculade, ils ne sont que sept dans cette chambre. Jaïre et sa femme sous le choc, Pierre, Jacques et Jean – sous l'avalanche des impressions : ils viennent de traverser le lac où flottent encore les cadavres des porcs anéantis par la Légion démoniaque, puis cette marche à travers la foule, cette guérison dérobée, et voilà que maintenant il faut affronter plus qu'une tempête ou un démon, plus qu'une maladie – Jésus face à l'enfant mort. Les parents, les apôtres, Jésus et une fillette morte, ils ne sont que sept dans cette chambre. Une morte et quelques ombres autour.
L'enfant n'est pas morte, elle dort. Mais on se moquait de lui. « - La mort, nous savons bien ce que c'est ! Elle est notre pain quotidien, notre amie la plus fidèle. Nous naissons pour elle, nous vivons à ses côtés, tout être que je vois est vouée à sa rencontre ; et quand j'échappe à la course vers elle en plongeant dans le sommeil, ce sommeil même est à son image. Nous la connaissons trop bien, la mort, pour ne pas la reconnaître. Comment peux-tu dire qu'elle dort ? »
Dieu n'a pas fait la mort. Quand Jésus prend par la main cette enfant pour la tirer du pays des ombres, ce geste le dit. « - Je n'ai pas fait la mort. Je ne t'ai pas fait pour que tu meures. Ta mort n'est que sommeil, ma vie est à toi et tu es pour ma vie. Fillette, je te le dis, lève-toi ! Lève-toi, marche, mange, vis – car j'ai tout créé pour l'être, tout ce qui naît dans le monde est porteur de vie. La puissance de la mort ne règne pas sur la terre, car la justice est immortelle. »
« - Précisément, la justice. Parlons-en. » - Comme une voix glaciale qui murmure dans l'ombre. « - La justice est immortelle. Mais qu'y a-t-il en commun entre la justice et ces pauvres pécheurs ? Tu arraches cette fille à mon emprise, elle n'a que douze ans, mais elle n'est pas innocente pour autant. Son cœur est taché par l'orgueil et le mensonge. Cette femme aux pertes de sang, n'est pas innocente ; c'est par sa complicité avec le mal que j'ai pu posséder si violemment ce pauvre garçon de l'autre rive que tu as délivré de ma légion. La justice est immortelle. Soit. Mais la mort est un juste prix du péché. Je vis de la mort éternelle par ma désobéissance des origines, cela est juste. Ils vivront sous mon emprise, car ils ont pris parti pour moi, cela est juste. »
- « C'est vrai. C'est par ta jalousie, ô diable, que la mort est entrée dans le monde. Mais je n'ai pas fait l'homme pour la mort. Je l'ai créé pour l'immortalité, j'ai fait de lui une image de ce que je suis en propre. Ma justice purifie les souillures qui le défigurent. Je suis venu dans ce pays de l'ombre, je me suis assis dans ces ténèbres pour qu'ils voient enfin cette lumière qui est ma vie, qui est ma joie, qui est mon amour. » Il saisit la main de l'enfant, et lui dit : « Talitha koum ».
Ils sont sept dans cette pièce. Jésus, maître de la vie. Les deux parents, qui il y a douze ans ont amené à la vie un enfant, ils l'ont engendrée pour la mort. Trois apôtres à qui le Christ donne non seulement être témoins de son œuvre, mais aussi des collaborateurs de son salut. Et il y a cette fillette : une fièvre, un sommeil noir, une vie. Ils sont sept dans cette pièce. Pourtant, derrière ces figures se tient l'humanité tout entière.
La tempête apaisée – c'est nous : nos passions en furie ne trouveront leur cours limpide que par la parole de Jésus. Nous sommes aussi ce démoniaque délivré, épuisé à lutter contre la malédiction qui nous ronge et nous dépossède. Jésus seul nous rend la liberté, lui seul nous rend notre raison. Nous sommes cette femme aux pertes de sang : tremblante, craintive, confiante – oh si seulement je pouvais toucher le pan de ses vêtements ! La force qui sort de Jésus unifie notre être brisé. Nous sommes cette fillette morte. Désireuse de la vie, fauchée par la mort, perdue dans un monde trop grand et trop sombre. La main de Jésus seule peut nous rendre à la lumière. Nous sommes ses parents. Nos espoirs et nos amours les plus chères ne sont que poussière si ce maître n'entre pas dans notre maison pour y faire resplendir sa résurrection.
C'est ici, cher frère Sylvain, c'est ici, mes chers frères, qu'est notre place. Nous nous tenons dans cette pièce à double titre. D'abord et avant tout, comme ces innombrables rachetés pour lesquels le Christ déchire le voile de la mort. Mais nous sommes aussi dans cette pièce en écho derrière Pierre, Jacques et Jean, derrière Lin, Clet, Clément, derrière Dominique et Thomas : cette lignée innombrable d'hommes qui se sont donnés au Christ pour être son humanité de surcroît. Ses mains qui touchent, sa voix qui appelle, espérons aussi être son cœur qui aime en nous. Par-delà nos faiblesses, notre péché, notre irréductible médiocrité il y a cette infinie générosité de Jésus. Nous sommes le pan de ses vêtements. Puissions-nous en être dignes !
Cher Sylvain, tu célèbres ta première messe. Par ta parole, et plus intimement par le don de ta personne, le Christ va entrer dans notre vie. Donne-lui notre pauvreté. Apporte-nous près de lui. Que nous le touchions, qu'il nous touche. Dis-nous son pardon, enrichie nous de sa miséricorde. Pour chacun d'entre nous, soit cette voix de notre Sauveur qui clame aujourd'hui dans la maison de Jaïre et dans l'univers tout entier : Je ne t'ai pas fait pour la mort, je t'ai créé pour l'être. La puissance de la Mort ne règne pas sur la terre car la justice est immortelle. 

fr. Pavel Syssoev, op


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