Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

La sainteté haut de gamme  -  Solennité de la Toussaint 2015

Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p.,


Que sommes-nous venus faire ici ? Pleurer nos morts ? Non, c’est demain. Il faudra revenir prier pour le salut de leur âme, car nous ne savons pas s’ils ont dit oui à Dieu, ni avec quelle intensité de charité et de purification. Dans le doute, ne pas s’abstenir, revenons prier demain.

Pour nos morts, nous ne savons pas.

Pour les saints, nous savons. Ils sont au ciel, dans la vision de Dieu, irradiés d’amour. Ils sont nombreux, même si, pour la plupart, nous ignorons lesquels. Nous en connaissons tout de même quelques-uns : ceux sur qui l’Église a engagé son autorité. Nous savons leurs noms, souvent leur vie. Nous les aimons. Mais en fêtant les stars de la sainteté, le haut de gamme des saints, ce sont les autres que nous voulons fêter aussi, les obscurs, les sans-grade

Et si possible nous-mêmes, en partance vers la sainteté. Eux, forment un cortège, glorieux; nous faisons la queue, admiratifs. Nous aimerions savoir de quel bois on fait les saints, et nous pressentons chez eux un label de qualité, le supplément d’âme, quelque part entre héroïsme, quotidien et consentement. 

Comment fait-on les saints ? Si l’on dit : le saint est un chrétien qui transfigure le quotidien, est-on pertinent ? Oui et non. On renchérit : Le saint rend extraordinaires les choses ordinaires. D’accord, mais en quoi sa vie ordinaire est-elle décrétée extraordinaire ? Des mots ! Des mots ! Thérèse de l’Enfant-Jésus n’a pas rendu sa tuberculose extraordinaire, qui n’était même pas soignée ! Elle y a mis l’amour divin, c’est autre chose.

Un jour, quelqu’un me parlait d’un enfant, accordons-lui une dizaine d’années. Équilibre humain, vivacité de son âge, belle gravité, éclat du visage, et me disait à son sujet : « c’est un saint ». Cela m’a donné à réfléchir. Cet enfant est-il un saint ? 

N’exagérons rien. Il le sera peut-être un jour, pour l’instant il est un débutant, sans doute chrétien fervent, de façon proportionnée à son âge. Il lui manque quelque chose, mais quoi ? Sur le moment, je ne savais pas répondre. J’ai laissé la question flotter. Laissons-la flotter encore.

Revenons au quotidien. La sainteté n’est pas le quotidien comme si de rien n’était. En tout cas, elle n’est ni le quotidien d’un athée honnête, ni celui d’un chrétien bouillon d’eau tiède, ni celui d’un chrétien qui oublie de prier, de faire pénitence, de se refuser une vie de désordre.

La sainteté est le quotidien converti, extraordinaire parce que converti, tourné vers Dieu, changé en lui, changé par lui. Dans la sainteté, l’humain ne suffit pas. Sinon, nous finirons tous dans des galas humanitaires, le verre de champagne à la main, à signer au Ritz des chèques pour les pauvres. Ce n’est pas la sainteté que ce quotidien-là, c’est de la mondanité. La mondanité est l’art de faire entrer Dieu dans le quotidien, de manière à ce qu’il ne gêne personne et qu’il ne fasse pas de bruit, comme un domestique et non comme un maître.

Comment fait-on les saints ? Avec l’Apocalypse et la première épître, saint 

Jean nous livre quelques éléments de portrait. Le saint, nous dit-il, est marqué d’un sceau, le sceau du Dieu vivant. Le saint est marqué ; baptême, grâce, vie sacramentelle, vertus, gloire, Dieu s’est incrusté dans son âme.

De plus, il est vêtu d’une robe blanche, d’une robe blanchie par le sang de l’Agneau. Curieuse image, le sang devrait rougir la robe et non la blanchir. Pourtant, la couleur n’est pas fausse. Le sang de l’Agneau, la Passion du Christ, ne tache pas le saint de la seule souffrance. Elle le transfigure de la résurrection. Elle ne fait pas que le faire participer à la mort, elle lui donne la vie en Dieu, la gloire de la sainteté. 

La passion est rouge mais la sainteté est blanche.

Le saint, continue saint Jean, est appelé enfant de Dieu. Nous sommes appelés enfants de Dieu. Cependant le monde ne connaît pas Dieu. Donc le monde ne nous connaît pas comme ce que nous sommes : enfants de Dieu. Marqués d’un sceau, vêtus de blanc, appelés enfants de Dieu, c’est le portrait du saint. Mais le monde, qui refuse Dieu, ne veut pas de saints. Cette ignorance-là du monde est coupable : elle est un refus du vrai Dieu.

Les saints en devenir que nous sommes vivons dans le monde, mais, soyons-en sûrs, le monde ne veut pas de nous : les saints lui rappellent Dieu, ils sont le portrait craché de leur père. Quand le soleil est trop fort, mettons des lunettes noires. Il n’y aura plus ni rouge ni blanc. Refusons les couleurs. Ce refus ajoute au consentement du chrétien.

Si bien qu’au portrait du saint, il manque encore quelque chose.

Comment fait-on les saints ? En les rendant autres Christs. Ils passeront par la croix et la résurrection du Christ, pour le salut du monde et pour leur propre salut.C’est la grande épreuve. Ces gens vêtus de robes blanches reviennent de la grande épreuve, dit l’Apocalypse. Quelle est cette grande épreuve ? Persécution de l’Église, martyre des chrétiens ; lutte personnelle contre le péché, conversion de toute la vie, jusqu’à la mort, configuration au Christ. Les saints les plus illustres sont passés par la grande épreuve. C’est elle qui manquait à l’enfant seulement joyeux. Il n’était pas encore passé par la grande épreuve. Certains enfants le sont, ce n’est pas une question d’âge. Mais alors ce n’est plus de leur éclat humain que l’on parle, c’est d’une lumière plus intérieure qui est déjà en eux, mais bien malin qui pourrait prétendre la détecter. Les trésors restent cachés le temps qu’il faut.

C’est que la sainteté n’est pas encore manifeste. La nôtre le sera un jour : « Quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est ». Les saints du ciel le voient déjà tel qu’il est : ils rayonnent, c’est nous qui ne voyons pas qu’ils le voient.

Nous voyons si peu de choses, en vérité, alors même que nous vivons selon la grâce. C’est le régime de foi, régime terrestre de clair-obscur. Il faut nous en contenter. Ce trop peu est pourtant considérable : il soulève le monde, qui ne se laisse pas faire, le monde qui préfère le père du mensonge à celui qui a dit : « Je suis la Vérité ». La sainteté, avant que d’être un repos, reste un combat, l’unique combat.

fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p.


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