Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

D’un baptême à l’autre - Baptême du Christ

dimanche 10 janvier 2016, année C

Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p., sur Luc 3, 15-16. 21-22

Si Jean le Baptiste avait été un bateleur du religieux, le prédicateur à succès du samedi matin, un petit malin qui s’est forgé un créneau inédit avec ses séances de baptême, il aurait eu toutes les raisons de froncer les sourcils. Il reçoit sans discontinuer dans son désert, avec sa peau en poil de chameau, son miel sauvage et ses sauterelles grillées pour déjeuner ; il baptise à tour de bras, il conseille des publicains et des soldats. Il tient les foules dans sa main.

Arrive son cousin, qui vit encore chez ses parents comme Tanguy, la trentaine bien sonnée, celui qui n’a jamais rien fait de sa vie, à part donner de temps en temps un coup de main pour tailler une charpente chez son père Joseph à Nazareth, mais sans trop se faire d’ampoules, le bobo de la famille. En ce jour où tout le monde vient d’être baptisé, le cousin, à son tour, demande le baptême. Et voici que, en un instant, tout est renversé. Voilà Jésus en pleine lumière et Jean Baptiste dans l’ombre.

Si Jean Baptiste n’avait prêché qu’une religion humaine, il l’aurait mal pris. Mais justement non, il ne se prêchait pas lui-même. Il prêchait la foi d’Israël, l’espérance d’un peuple et la promesse divine du salut, l’Alliance. Il prêchait déjà Jésus avant de le voir venir. Il le voit, il reconnaît que le moment est venu. Sa tâche est accomplie. « Voici l’Agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde. Il faut qu’il croisse et que moi je diminue. Il est plus fort que moi

Que se passe-t-il à cet instant ? Tout le monde se fait baptiser, mais Jésus voit, pour lui seul, le ciel s’ouvrir. C’est pour Jésus seul que la Trinité se manifeste avec la voix du Père qui témoigne de son Fils, et l’Esprit Saint sous forme de colombe.

C’est la première fois dans l’histoire que la Trinité se montre ainsi, entière, ensemble, distincte, Père, Fils, Saint-Esprit. Bien sûr, il y avait eu des préparations, mais personne ne savait les reconnaître : à la première page de la Genèse, le moment même de la Création, lorsque Dieu crée par son Verbe et que l’Esprit plane sur les eaux ; ou bien la visite mystérieuse des trois personnages à Abraham à Mambré, ces trois qu’Abraham adore comme son unique Seigneur.

Désormais, tout change. Avec Jésus, Dieu passe à l’explicite : un Dieu unique, en trois personnes. Avec Jésus, le baptême de Jean est accompli mais aussi bien il devient caduc ; dorénavant, c’est son propre baptême qui le remplace, « dans l’Esprit Saint et le feu ». En une seule scène, Jésus accomplit la transition de l’Alliance. En sa personne, il fait passer de l’Ancien Testament au Nouveau. Et Jean Baptiste est heureux. Le plus grand des prophètes a achevé sa mission. Il a porté la foi juive du brouillon au propre, des figures à la réalité. La réalité, c’est Jésus, à partir duquel tout recommence. Même le calendrier universel recommence à partir de lui. Pour l’instant, personne n’a osé touché au calendrier… Attendons la suite !

Tirons du baptême du Christ quelques conséquences pratiques.

Tout d’abord, souvenons-nous du baptême. Par le baptême, celui du Christ, c’est le nôtre qui est institué. Le salut nous vient par lui, tout salut possible. Avant lui, les justes n’étaient pas sauvés ; après lui, c’est par le baptême qu’ils le sont, d’eau, de sang ou de désir, toujours d’Esprit Saint et de feu. Le secret des cœurs nous échappe, et bien des gens n’ont pu être baptisés mais n’ont souhaité que d’être sauvés, sans savoir ni par qui, ni comment. La grâce du baptême passe toujours par le Christ, même si, par malheur, elle n’a pu passer par les hommes. Le Christ est l’unique sauveur.

Ensuite, méditons combien, à notre niveau, le baptême est important. Faites baptiser vos enfants ! Vite mais bien, et avec l’engagement de les élever dans la foi. Ils ne recevront jamais plus beau cadeau. Ne privez pas vos enfants de la grâce. Sans la grâce, comment pourraient-ils la choisir, adultes ? Un analphabète ne choisira pas l’Université ; un ours enfermé dans sa caverne n’épousera aucune ourse.

Faites baptiser vos enfants, la grâce précède leur conversion, le salut guérit en eux le péché originel. À défaut, priez pour tel de vos amis qui n’a pas reçu le baptême. Il a grandi dans une famille païenne, ou bien, pis, il a grandi dans une famille chrétienne mais qui a mis un point d’honneur à ne rien lui transmettre de profond, tout juste la morale laïque de Jules Ferry : politesse à table, honnêteté, travail propret. Votre prière nominative peut sauver ce bon petit païen, c’est la communion des saints. Aujourd’hui, demain, sur son lit de mort peut-être, mais vous aurez été les seuls à y penser, de toute sa vie.

Enfin, entrons plus avant dans la grâce du baptême. Non, le baptême n’est pas au premier chef un engagement humain, entre syndicat, psychanalyse, secte et médecine humanitaire. Il ne s’agit pas de s’engager mais de recevoir. Au baptême, la personne reçoit la grâce de la vie divine ; à la confirmation, elle reçoit la même, avec une note plus adulte et missionnaire ; au mariage, si les époux s’engagent par leur volonté, ils reçoivent la grâce de l’union conjugale. Nul ne se donne la grâce. La grâce est proposée à tous, mais en tant qu’offerte par Dieu. Elle ne vient pas de nous.

Le risque est de rabaisser la vie chrétienne à l’efficacité supposée, à notre action, à nos engagements, à l’inutile tourbillon des choses à faire. Après tout, la charité brille autant chez un bébé baptisé que chez un adulte fervent ; et la fécondité apostolique du moine qui prie n’a rien à envier à celle du pasteur suractif.

Jésus nous en donne l’exemple : après quarante jours au désert, au moment où il fait son entrée dans la vie publique, et avant même que de parler, il accepte de recevoir le baptême de Jean. Bien sûr, il n’en a pas besoin, puisqu’il est Dieu en sa personne. Ce n’est pas pour lui, c’est pour nous, afin que nous mettions les choses dans l’ordre : la grâce d’abord, l’action ensuite. Pour Jésus, c’est un acte manifestatif, c’est pour nous instruire. C’est publicitaire, comme tout ce qu’il fait, lui, le Verbe divin.

Jésus est un publicitaire. Finalement, il avait bien quelque chose du bobo de la famille

fr. Thierry-Dominique Humbrecht, op


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