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Dieu est-il mort ? Sur Jean 18, 1 à 19, 42.

La Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ - Vendredi Saint,

Dieu est-il mort, ce soir ? Le thème de la mort de Dieu a envahi l’Occident, hélas, présidant ainsi à ce que saint Jean-Paul II appelait la « culture de mort ». Mais  il faut reconnaître que c’est un peu la faute de la liturgie.

Oh ! Pas la faute du Stabat Mater, cette séquence du XIIIe siècle où la Vierge pleure son Fils mort, son enfant, Jésus –mais pas son Dieu (et cela, malgré la version un peu brodée que nous chanterons tout à l’heure, à la fin, où, précisément et malheureusement, elle adore « son Dieu qui meurt".)

C’est la faute, en revanche, de son équivalent protestant, on le sait aujourd’hui, une hymne luthérienne de la Passion du XVIIe siècle : « Ô tristesse, ô cœur ardent ! Ô grande détresse, Dieu même gît mort, il est mort sur la croix » [Johannes Rist]. L’effet en est saisissant. L’hymne a été chantée par des générations de fidèles.

Mais, un jour, l’un des choristes d’hier est devenu philosophe. Il s’est souvenu de cette phrase de son enfance : « Dieu est mort ». Il en a fait le diagnostic d’une société devenue sans Dieu, un XIXe siècle allemand où Dieu est mort à nos yeux. Nous l’avons oublié et cela ne fait que commencer. Les Romantiques s’y sont mis, et puis Nietzsche, enfin tout le monde après lui, jusqu’à nous, jusqu’à notre propre société : nous vivons comme si Dieu était mort.

Moralité : il faut faire attention aux paroles des cantiques que nous acceptons de chanter, elles peuvent déclencher des catastrophes, et cela pour deux siècles. Deux siècles, c’est le nihilisme annoncé par Nietzsche pour le règne du néant, dans un monde orphelin de Dieu. Au même moment, ce mur de la mort de Dieu, du fond de son carmel, mais comme une tentation, Thérèse de l’Enfant-Jésus l’a vécu. Deux siècles : nous en sommes aux deux tiers. Le tunnel est

Dieu est-il mort ? La question demeure. On dit aussi que Dieu est crucifié, et ce titre de livre [Jürgen Moltmann] a peut-être été choisi à partir de la même hymne ; ou encore, en version populaire et sentimentale : Dieu souffre.

Il faut faire attention aux formules. Un Dieu crucifié est un blasphème, comme l’a remarqué un penseur juif contemporain [Georges Steiner]. Et puis un Dieu qui souffre, c’est un Dieu entamé, incomplet, rendu imparfait, un Dieu qui a un corps… Il nous ressemble alors, mais ce n’est plus le vrai Dieu.

Revenons à la Passion. Celui qui est jugé, souffleté, moqué, fouetté, couronné d’épines, injuriés de crachats, cloué sur la croix, celui qui meurt de son plein gré, c’est Jésus dans son humanité. C’est Jésus qui boit l’éponge de vinaigre du légionnaire romain. C’est lui qui souffre, qui pardonne, qui remet son esprit entre les mains du Père. C’est son corps supplicié que la Vierge tient dans les bras, le corps de son Fils.

Bien sûr, Jésus est à la fois homme et Dieu, Dieu par nature, et homme par ajout libre de la nature humaine. Il est un dans sa personne, le Verbe divin, et deux dans ses natures, il est Dieu et homme. D’ailleurs, si Jésus meurt sur la croix, c’est parce qu’il a dit qu’il était Dieu, intolérable auto-attribution. Il s’est heurté au refus d’un amour divin abaissé à ce point-là. Mais il souffre et meurt dans sa nature humaine, pas dans sa nature divine.

Bien au contraire, c’est parce qu’il est un Dieu vivant qu’il nous sauve, sinon, il aurait échoué ; c’est parce qu’il est Dieu qu’il ressuscite, sans quoi la mort aurait eu le dernier mot ; c’est parce qu’il est Dieu qu’il manifeste l’amour divin dans son humanité, par son corps, sur son visage, et qu’il met à bas le pouvoir de Satan, de l’Enfer, et qu’il détruit les conséquences du péché originel sur nos personnes, sinon pour le moment sur la nature humaine, la souffrance et la mort, pour cela il faut attendre la gloire céleste. Tout que Jésus accepte d’endurer dans sa Passion nous montre l’amour de Dieu, et jusqu’où cet amour a décidé d’aller : la mort, pour faire triompher la vie, par la toute-puissance divine. C’est tout le contraire d’un Dieu qui meurt et qui souffre. Un Dieu mort ne se serait pas relevé… Et puis, surtout, mourir, pour Dieu, c’est impossible.

À trop vouloir projeter en Dieu nos limites, nos blessures et le péché lui-même, nous le rendons incapable d’être Dieu et de nous sauver.

Si Jésus accepte de souffrir la Passion et d’y mourir, ce n’est pas pour imiter un Dieu qui meurt en même temps que lui, en l’imitant en quelque sorte, c’est au contraire pour absorber notre propre mort, et y porter remède, le remède de Dieu. 

Lorsque la Vierge porte son Fils mort, elle est la mère de Dieu en tant qu’elle est mère de la nature humaine de Jésus qui, lui, est Dieu dans sa personne. C’est pour cela que Marie, la première, malgré sa douleur maternelle, sait que tout n’est pas fini, que tout commence.

fr. Thierry-Dominique Humbrecht, op


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