Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Une trop belle histoire d’amour
 
fr. Gilbetrt Narcisse op  -  Homélie du dimanche 24 avril 2016

Voilà donc comment se termine notre évangile : « l’amour les uns pour les autres ». C’est l’histoire du Christ. C’est une belle histoire d’amour. Avec le Christ, tout commence avec l’amour, car au commencement était le Verbe et par lui tout a existé, et sans lui rien n’a existé de ce qui existe. En lui était la vie et la lumière des hommes (cf. Jn 1, 3-4). Dès les origines, le monde est rempli de cette plénitude, la générosité créatrice du Verbe. Tout se poursuit par ce même amour : « Au commencement était le Verbe… et le Verbe s’est fait chair, il a demeuré parmi nous. Et nous avons contemplé sa gloire » (Jn 1, 14). De l’amour de la création, on passe à l’amour de l’incarnation, pour enfin parvenir à cet universelle communion : « aimez-vous les uns les autres ».

Comment, alors, voir autre chose dans le christianisme que cet amour, du début jusqu’à la fin ? Il semble même que l’Esprit-Saint nous presse, aujourd’hui, de parler d’abord d’amour. Souvenez-vous : Deus caritas est (2005), puis Caritas in veritate (2009), deux encycliques du pape Benoît XVI. Et maintenant : Amoris laetitia (2016), la joie de l’amour, de notre pape François. Nos deux papes le disent donc avec force : la charité divine doit devenir la joie de l’amour les uns pour les autres. L’Esprit-Saint insiste et demande donc à tous les chrétiens de mettre au premier plan cet amour que le Christ, avant tout autre chose, est venu manifester, enseigner, donner à en mourir, réconcilier enfin, combler toutes les distances et les oppositions empêchant l’amour.

La manière la plus haute dont Dieu nous aime est d’être présent à nous. Il accompagne et même gouverne sa création. Il nous parle car il a parlé par les prophètes. Il s’incarne car le Verbe s’est fait chair. Il se rendra présent aussi loin que l’enfant prodigue, la femme adultère, la brebis perdue, l’aveugle, le paralytique. A qui sait voir, l’amour de Dieu est d’abord cette présence. Le vieil Aristote disait déjà que le propre de l’amitié, c’est désirer la présence de l’ami et être présent à son ami. Saint Thomas d’Aquin retiendra l’idée pour expliquer l’eucharistie. Le Christ reste présent dans l’eucharistie comme un ami est présent à un ami. Et l’on sait que le Christ va plus loin, puisque tout ennemi peut devenir un ami.
 
Mais la présence de Dieu se rend visible, expérimentable, dans cette contagion de l’amour : « aimez-vous les uns les autres » Là, aucune dérobade n’est possible. Les uns et les autres sont partout et tout le temps, à quelques centimètres de moi, bien concrets et dans toutes les situations de la vie. C’est toujours l’amour qui rend réellement présent ; qui fait que le plus lointain devienne le prochain. La présence ne concerne pas les choses, ni les végétaux, à peine les animaux. C’est uniquement les personnes qui sont présentes : d’abord en Dieu, où les personnes divines sont présentes les unes aux autres.

C’est là que commence cet « aimez-vous les uns autres ». Puis les anges, lumièreprésente à la lumière, comme une vive flamme d’amour. Enfin, les personnes humaines, dans la mesure où c’est une vraie présence et non pas une juxtaposition physique. On n’aime pas quand est seulement à côté ; on est alors à côté de l’amour. Il y a ce terrible dessin du dessinateur Sempé où une femme est assise en face de son mari qui lit le journal. Ce journal fait écran entre les époux. Alors la femme, la tête entre ses deux mains, dit : « Plus je te vois ne plus me regarder, plus je me vois vieillir ». Il y a tant d’écrans, y compris les petits écrans des smartphones, se rappelant mêmes au cours de nos célébrations pour nuire à la présence même de Dieu. L’amour, c’est vraiment cette présence d’une personne à une autre personne, la présence qui engage la vie intérieure, une relation spirituelle, faite d’intelligence et d’amour, avec toute la délicatesse d’un esprit qui s’intéresse à un autre esprit.

La vérité de notre amour fraternel commence par apprendre l’amour de Dieu lui-même. Nous sommes à la fois très doués pour l’amour et en même temps très doués pour ne pas aimer. C’est pourquoi, l’amour est objet d’un commandement. Je vous donne un « commandement, aimez ». Ce qui devrait être le plus spontané devient dans la bouche de Jésus un commandement. C’est bien la preuve qu’il n’est pas si facile de se rendre réellement présent à l’autre. C’est d’abord Dieu qui sait et il nous faut apprendre de lui. On a besoin de ce commandement, et donc de notre obéissance, pour pouvoir, un jour, aimer dans en toute liberté, de ses propres ailes.
 
Je vous donne un commandement nouveau. Le commandement est nouveau de toute la nouveauté de la présence du Christ : comme je vous ai amé, aimez vous les uns les autres. Aimez votre prochain ; aimez vos ennemis ; aimez le pécheur ; aimez tout ce que Dieu aime bien au-delà des apparences. C’est ainsi que l’amour est nouveau ; qu’il crée ; qu’il rajeunit ; qu’il réconcilie ; qu’il pardonne ; oui, nouveau car il fait du neuf. Enfin, « tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » Cette phrase qui réjouit le cœur est pourtant redoutable. Regardez le monde, regardez tous les hommes, on est tenté de mettre la parole de Jésus sous une forme négative : tous ne reconnaissent pas que vous êtes mes disciples. C’est plutôt cela l’évidence. Mais la raison est alors terrible : c’est que vous n’avez pas de l’amour les uns pour les autres. Bref, pourquoi tout le monde n’est pas chrétien – Jésus dit bien « tous » -- ? C’est parce que les chrétiens n’aiment pas assez…

Pourquoi les chrétiens n’aiment-ils pas assez ? Parce qu’ils passent trop de temps à parler d’autre chose que d’abord de l’amour de Dieu. C’est le cœur du message des papes Benoît XVI et François, parce que c’est le cœur du message et de l’œuvre de Jésus. Nous devons nous parler d’amour les uns les autres, le couple, la famille, les amis, les prêtres, les religieux, les croyants, les non-croyants, car à force de ne rien dire, on ne vit plus grand chose. Mais quand nous mettons notre parole, notre action, nos affections surtout dans « ce qui ne va pas », c’est que le monde a gagné. Il a réussi à faire que les témoins de l’amour deviennent des témoins de la grisaille du monde. L’obsession du déclin, on parle aujourd’hui des « déclinistes », est parfois une lucidité mais c’est une lucidité sans sagesse, sans ce don de l’Esprit-Saint qui permet de voir, malgré tout, que l’amour de Dieu est à l’œuvre, du commencement et jusqu’à la fin, et même qu’il y a plus d’amour dans le monde que autre chose.

La foi chrétienne serait-elle une trop belle histoire d’amour ?

fr. Gilbert Narcisse, op


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