Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Telle est notre foi : telle est notre paix !

 

6ème dimanche du TEMPS PASCAL - Jean 14,23-29  - fr. Nicolas-Bernard Virlet op

è « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix : ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne » : que veut nous dire Jésus ?

Pour mieux comprendre comment Jésus nous donne lui-même la paix, commençons par regarder en contraste comment le monde la donne, par en démonter son mécanisme mondain. La plus part du temps malheureusement, en faisant la guerre, d’une manière ou d’une autre, dans les simples relations personnelles ou familiales ou communautaires, comme entre pays : en des conflits habités par l’égoïsme, la cupidité, la rancœur, la jalousie, la vengeance, de toute façon l’orgueil, la pulsion passionnelle du pouvoir sur les autres, à défaut de réellement sur soi-même …

Entre nations, il y a certes heureusement des armées qui n’ont comme mission essentielle, que celle de la paix pour protéger des populations opprimées, devant pour cela engager des combats militaires, comme derniers recours tragiques suite à des héritages politico-économiques anciens et malversés dès l’origine : où des soldats donnent leur vie pour protéger aujourd’hui des populations civiles malmenées. Mais il est d’autres armées qui veulent faire croire qu’en gagnant une guerre en quelques semaines, je vais gagner la paix : en instaurant la paix sinistre des cimetières, motivés véritablement par d’obscurs, ténébreux, intérêts économiques, qui ne veulent pas dire leur nom et montrer leurs visages prédateurs. « Oui, chers citoyens, je vous le promets, dit l’envahisseur prétendument bienfaiteur, c’est vous qui gouvernerez bientôt à nouveau votre sol : votre sous-sol, c’est une autre question … ». Paix du silence de mort : du couvre feu, de l’occupant sangsue … en éliminant toujours l’autre de mon champ de pensée, sans parler de « charité », de vie, celui qui me dérange plus ou moins ou qui ne rentre pas dans mes catégories et intérêts personnels ou nationaux qui l’instrumentalisent, dans ma représentation du monde, de la vie, de la société, dans mon idéologie que je confond avec la vérité que je refuse d’accueillir humblement.

A tous les niveaux relationnels de notre vie, les médias nous en rabâchent en boucle chaque jour la tragédie, où la pax romana de l’occupant impérialiste  que Jésus avait déjà sous les yeux, n’est pas sans écho aujourd’hui dans tant de pays sous différentes formes parfois subtiles politiquement et économiquement jusque culturellement.

è Gagner la paix est bien plus difficile que de gagner la guerre qui instaure la paix sinistre des cimetières à perte de vue humaine et divine, où l’autre est à éliminer, rejeter, sans tenir compte un iota de son indescriptible souffrance que cet état de guerre lui fait supporter : gagner la guerre est l’aboutissement d’un « jeu » tragique, qui peut paraître virtuel - que l’on voit pour l’instant assis dans son sofa chaque jour au journal télévisé, -aujourd’hui souvent rapide et hautement destructeur, et dans une disparité des armements. Mais gagner la paix n’est plus un « jeu », cela se Jouera dans une autre cour, celle de la re-création, une laborieuse construction, une longue œuvre toujours « artisanale » : fruit de la patience de la charité, de l’humilité, de la vérité et du pardon. « Bienheureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5,9) : frère du Prince de la Paix (Is 9,5), frère du Fils de Dieu.

La paix mondaine est pour une jouissance égoïste, extérieure, qui en exclut l’autre familialement ou nationalement - de l’enfant à naître à la personne âgée devenue inefficace et inutile à nos yeux d’aveuglés – qui le rejette au loin, pour être tranquillement tranquille, dans une anesthésie matérielle et spirituelle chronique et égoïste, dramatiquement inconsciente ou cyniquement ignorante : paix sinistre qui n’en a que le nom qui sonne creux ou qu’au bruit des armes. Mère Térésa ne disait-elle pas qu’une société qui n’est plus capable, déjà par sa culture et ses lois, d’aider une maman en détresse, très souvent seule, à garder son enfant à naître, ouvre tragiquement la porte au spectre toujours lugubre de la guerre, a perdu les derniers remparts qui pouvaient l’en en protéger.

è Mais alors, comment Jésus, lui, donne la paix ? la vraie paix, la seule qui vaille pour l’éternité : en donnant sa vie innocente pour nous, sans jamais s’en prendre à celle de l’autre, à notre vie pourtant pécheresse, en faisant la guerre au péché, non au pécheur, en anéantissant le péché, pour que le pécheur revive enfin véritablement. La paix mondaine s’établit toujours sur la mort de l’autre et finalement de « soi-même qui est un autre » : la paix de Dieu, que nous donne Jésus, se fonde sur l’offrande de sa vie. C’est une paix durable, lumineuse, fondée sur la vérité des personnes aimées éclairées par la miséricorde divine : paix extérieure et intérieure, sans division, fondée sur le don de soi, sur la réconciliation avec Dieu, avec nos frères et soi-même, réconciliation avec notre commune vocation éternelle.

è La paix de Dieu pour nous est fondée sur une présence, celle de Dieu, notre Sauveur, sur l’assurance que rien ne pourra nous séparer de Lui, de sa présence, de son amour victorieux (Rm 8,35+38-39) : c'est-à-dire que nous sommes sauvés. Car notre Sauveur est avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde (Mt 28,20) : dans le secret de la chambre haute de notre cœur (Mt 6,6), quand deux ou trois sont réunis en son Nom (Mt 18,20), et par excellence dans les sacrements de l’Eglise et dans nos frères, pauvres en esprit (Mt 5,3+ 25,40), les anawim, car en eux Dieu a toute sa place.

Paix pour nous dont la source est sa présence salvatrice chez nous, l’un de nous, en nous, dans l’Esprit, pour toujours, si nous l’écoutons, l’accueillons, l’aimons : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et chez lui nous ferons notre demeure » Aimer une personne, c’est aimer déjà sa parole, c’est l’écouter, c’est donc lui être proche, car on écoute pas quelqu’un de loin : c’est lui être présent, se tenir en sa présence, accueillir sa présence. Cela conduit à devenir Tabernacle du Dieu vivant, Temple de l’Esprit Saint (1 Cor 6,19) : Dieu l’un de nous, et en nous dans l’Esprit Saint. Quelle intimité ! quelle communion ! quelle paix ! en fruit, dans laquelle nous lui devenons « une humanité de surcroît pour son Incarnation … » (Bx Elizabeth de la Trinité). Et quel respect, source de paix, cela appelle alors pour chacun de nos frères qui sont ainsi des théophores.

Aimer la parole de Dieu fera que Dieu viendra ainsi en nous pour y faire sa demeure : aimé, donc attendu et accueilli. Cela se réalisera, s’accomplira déjà en plénitude en celui qui communie dignement, avec humilité et adoration, avec vérité et amour, avec confiance, au Corps et au Sang du Christ : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui." (Jn. 6, 56)

Pour ce don de la Paix de Dieu, nous avons avec nous le Sauveur, mais aussi le Défenseur, le Consolateur,  nous dit Jésus : l’Esprit Saint que Lui, notre Sauveur, remet entre les mains de son Père sur la croix, qui nous sera envoyé d’auprès du Père au jour de la Pentecôte et chaque jour de son invocation filiale et fraternelle. C’est le Goël, Avocat à nul autre pareil, que déjà Job confessait dans son  épreuve (Job 19,23-27b), qui partage la peine que son client se voit finalement infliger : qui va jusqu’à prendre sur lui tout le poids de la peine de nos péchés, en mourant pour nous sur la croix de nos infamies … « Voici l’Agneau de Dieu qui prend sur lui le péché du monde » (Jn 1,29) : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34). Oui, rien ne peut nous séparer d’un tel amour, d’un tel Sauveur, ni l’épreuve, ni la mort : car il y est présent, offert, donné, nous y tenant la main, pour nous reconduire vers son  Père et notre Père, par sa présence salvatrice dans la barque de notre vie, de l’Eglise. Présence, même si elle nous paraît dormante au cœur des tempêtes de ce monde, qui nous assure du salut (Mt 8,23-27), nous apporte la paix plus que durable : éternelle.

è Cette paix de Dieu est donc celle, non où l’autre est exclu, mais fondée sur la communion retrouvée avec Dieu, mon frère et soi-même : fondée sur le pardon, « le don par delà tout don », où m’est dit par Dieu et où je peux dire alors à l’autre : « tu vaux plus à mes yeux que la peine que tu m’as faite, tu es plus grand que ton péché ».

Le don de cette paix divine est princier : magnanime, surabondant. Depuis l’Annonciation jusqu’au matin de Pâque, à répétition constante et fidèle, car « Il est le même, hier, aujourd’hui et à jamais » (He 13,8) : « Ne craignez pas (Lc 1,30) … la Paix soit avec vous (Jn 20,19)»

Pour bâtir, réaliser, accomplir, restaurer cette paix perdue depuis la faute d’Adam et Eve, Dieu « se Bouge » : « Il ne retient pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu … » (Ph 2,6-11) Avec la patience infinie de sa charité, Dieu se fait homme et d’homme il se fait serviteur, entrant dans le temps de l’Incarnation, des joies et des peines des hommes. Il y meurt, Innocent, Fils de Dieu, pour les misérables hommes pécheurs que nous sommes et descend jusqu’en nos enfers pour nous y rechercher, nous entraîner dans sa résurrection : c’est le prix véritable qu’Il a Payé pour nous. Voilà de quel amour nous sommes créés et recréés, aimés, sauvés.

Alors retroussons nos manches, celles de la vérité, de l’humilité, de la charité, pour accueillir le don de la paix de Dieu et pour la bâtir avec Lui, en sa présence, en nous appuyant sur la pierre angulaire de son pardon et de sa miséricorde qui seuls ressuscitent, relèvent. Au travail ! Dieu embauche ! comme dans la parabole, que nous en soyons à la 1°, 3°, 6°, 9° ou 11° heure de notre vie (Mt 20,16), pour bâtir son Royaume de paix : déjà autour de nous, dans nos familles, communautés, paroisses, quartiers, cités. Et cela fera tâche d’huile, passera alors comme un parfum sous les portes des cœurs les plus blindés qui soient (Jn 12,3), armées désarmantes de la Communion des Saints, des artisans de la Paix de Dieu.

L’œuvre de la paix divine n’est pas un long fleuve tranquille … mais sa grâce jaillit sans cesse du cœur ouvert pour nous sur la croix du seul Prince de la Paix éternelle. Telle est notre foi : telle est notre paix ! Telle sera notre joie que nul ne pourra nous ravir !

fr. Nicolas-Bernard Virlet, op


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