Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

Que faut-il faire, Seigneur ?

Homélie du fr. Thierry-Dominique Humbrecht o.p. dimanche 8 mai 2016, année C

Seigneur, que faut-il faire pour que le monde croie que le Père t’a envoyé ? Que faut-il faire, comment s’y prendre ?

Faut-il demander à ceux qui en font trop d’en faire plus, toujours plus, et ainsi de plus en plus mal ? Faut-il inventer des projets, des procédés, un nouveau concept apostolique promis au succès ? Défis, priorités et autres urgences ne sont que verbiage, gouttes d’eau dans un océan.

Que faut-il faire pour que le monde croie que le Christ est le seul sauveur, envoyé par le seul vrai Dieu ? Nous sommes au rouet. Les apôtres pleurent de voir tant d’âmes s’engourdir et se perdre, entre indifférence, apostasie et régression.

Trois possibilités se présentent.

Prenons le taureau par les cornes. La seule solution, semble-t- il, est l’ultime : le martyre. Nous ne le souhaitons à personne, mais nous savons qu’il est le pain quotidien de milliers de chrétiens. Sur quoi l’Occident, pour sa honte, a décidé de fermer les yeux. Le martyre peut-il suffire à faire chavirer les cœurs, à convertir ?

Donner sa vie pour le Christ, souffrir pour lui, quoi de mieux ? D’ordinaire, on le place à la fin de la liste. Mettons-le au début. De toute façon, il s’approche.

La première lecture raconte le martyre d’Étienne, le premier des martyrs. Il a tout pour convaincre : rempli de l’Esprit Saint il fixe le ciel, voit la gloire de Dieu et Jésus debout, et il le dit. Il prie le Christ et pardonne à ses bourreaux, tout cela d’une voix forte. Il meurt martyr. Nul ne saurait mieux faire. Résultat : « Ils poussèrent de grands cris et se bouchèrent les oreilles » et ils le lapident. Quant à Saul, le futur Paul, « il approuvait ce meurtre », ultime phrase du texte, ici coupée.

En d’autres termes, aucun témoin ne se convertit, au contraire. Tous entrent en furie, ils le lapident parce qu’il blasphème : jamais ce Jésus ne saurait être Dieu.

C’est donc au nom de la Loi de Dieu que les bourreaux ne veulent pas du Christ. Le monde n’a pas voulu de lui. Il ne veut pas non plus de ceux qui prêchent en son nom.

Rideau. Nous en sommes là. Il est impossible que Jésus soit Dieu, trop c’est trop. Dieu suffit à notre appétit de Dieu. Parlez-nous de Dieu, un Dieu multiculturel mettra tout le monde d’accord.

Alors allons-y : tentons une autre solution. Parlons de Dieu, de Dieu en général.

Bien beau qu’il soit unique et différent du monde, créateur et plus ou moins provident. Certaines religions s’en contentent, comme s’en sont contentés les anciens philosophes : après tout, une révélation aux ailes coupées vaut mieux que pas de révélation du tout ; et si elle épouse ce que la raison peut atteindre de Dieu par elle-même, c’est encore mieux. Faudrait-il aller jusqu’à annoncer l’Évangile en commençant par le Dieu des philosophes ? Vraie question mais fausse solution, qui peut même devenir un danger.

Oui, les philosophes, les meilleurs, sont parvenus jusqu’à un Dieu intelligent, unique et distinct du monde. Il est bon de refaire leur itinéraire, certains même y passent leur vie. Ce travail purifie l’intelligence. Il la lave de l’athéisme, du scepticisme ou surtout du Dieu cosmique, le Grand Tout, tellement à la mode dans les films.

Toutefois, les philosophes n’en savent pas assez sur le vrai Dieu : « Père juste, dit Jésus, le monde ne t’a pas connu ». Saint Thomas commente notre Évangile du jour et en particulier cette phrase : « le monde ne t’a pas connu », en disant des philosophes : « Bien que quelques-uns [d’entre eux] l’aient connu selon ce que la raison pouvait en connaître, cependant lui, en tant qu’il est Père du Fils unique qui lui est consubstantiel, ils ne l’ont pas connu (…). Même si ceux-là se trompaient très peu sur leur connaissance de Dieu, on peut dire qu’ils l’ignoraient totalement » [« dicuntur totaliter ignorare », Commentaire sur l’Évangile de saint Jean, n°2265].

En somme, laïciser le Dieu de Jésus en Dieu tout court, pour le faire accepter, est une fausse bonne idée. C’est se condamner à ignorer totalement Dieu en tant qu’il est Père. Seul le Dieu Père est le vrai Dieu. Quiconque cherche Dieu voudra plus que la raison, mais qui ne veut pas du Dieu chrétien refusera la raison.

Que nous reste-t- il enfin ? La troisième solution, la seule, est aussi la plus risquée et la plus banale. « Père juste, le monde ne t’a pas connu, mais moi je t’ai connu, et ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé ». Le Christ est venu expliquer le Père, il veut être cru. Nous, nous croyons en sa parole. Grâce au Christ, nous connaissons le Père et nous l’aimons : « pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et que moi aussi, je sois en eux ».

Pas d’autre solution pour le chrétien que d’être chrétien, c’est-à- dire croire au Christ et le faire connaître aux autres. Si le Christ dit la vérité sur Dieu, il revient à tout chrétien de s’assimiler au Christ, de demeurer dans l’amour du Père, et d’annoncer le Christ qui est la Vérité.

Que faut-il faire pour que le monde croie que le Père a envoyé le Christ ?

Annoncer le Christ, passer sa vie à l’annoncer, réserver un peu de sa vie ou bien tout à s’occuper de lui. C’est le seul moyen à notre disposition, c’est aussi notre devoir de chrétien. Un tel devoir appelle des choix. Oui, j’annoncerai le Christ. Pour cela je prendrai du temps sur le temps. Dans trois domaines principaux, ceux-là même qui mangent mon temps ; et mon temps, au fond, aime bien être mangé : les loisirs, le métier, la famille.

Les loisirs en tant qu’ils m’éduquent au matérialisme, à la paresse, au relativisme. Le métier, s’il est recherche de pouvoir, d’hyperactivité, et qu’il fait descendre le ciel sur la terre. La famille, lorsqu’elle devient mon seul horizon, l’unique objet de mes soucis, mais alors ce n’est plus celui des âmes.

L’évangélisation n’est pas une politique de changement, elle est un travail de fourmi apostolique. Les fourmis transportent soixante fois leur poids…

Question : combien de temps prend l’évangélisation d’un peuple impie, celui qui n’aime pas qu’on lui enseigne la vérité ? Réponse : D’habitude, trois ou quatre siècles…

– Je commence demain.

fr. Thierry-Dominique Humbrecht, op


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