Les Dominicains de Bordeaux Laudare, Benedicere, Praedicare

La miséricorde ou la sainte audace de l’amour …
Lc 7,36-8,3
 
L’audace est une capacité à poser des actes qui traversent et dépassent, d’une manière ou d’une autre, des convenances ou règles établies de tous ordres : physiques, psychologiques, sociales, spirituelles, religieuses. Mais il y a audace et audace.
Dans ce repas chez Simon, il y a l’audace de cette femme non invitée. Alors qu’elle est connue pour sa manière de vivre peu respectable, elle ose s’approcher de Jésus avec humilité et confiance : braver les protocoles de bienséance, et législatifs sociaux et religieux afférents à son état de pécheresse. Elle a cette audace pour rencontrer Jésus comme déjà + les brancardiers avec le paralytique (Mc 2,1,11) + Bartimée l’aveugle rabrouée par la foule (Mc 10,46-52) + la femme malade qui toucha le manteau de Jésus (Mc 5,25-34) + le Bon Larron « volant encore » jusqu’à la fin : le Paradis (Lc 23,39-43)
Audace motivée : car elle a bien perçu en Jésus un homme qui ne la dévisage pas, ne la voit pas comme l’objet d’un plaisir possible, mais l’envisage, la regarde avec infiniment de respect comme aucun homme ne l’a jamais regardée, lui révélant, réveillant en elle, son espérance véritable, sa pureté d’enfant de Dieu, sa dignité perdue : la regardant comme appelée à sa miséricorde, la contemplant comme sujet d’une communion éternelle dans son Royaume. Ce regard, qui ne voit pas le péché, mais le pécheur blessé par son péché aspirant à la sainteté, appelle à Lui cette femme. Ce regard pur qui se pose sur elle pour la première fois l’appelle à une audace non provocatrice, non ostentatoire, mais humble, respectueuse, courageuse et abandonnée, amoureuse et déjà sainte.
En face, il y a Simon : pas tant audacieux que prétentieux. Qui vit dans son monde sans miséricorde : faits de justes dont il prétend être et qui pense qu’il n’a pas nécessité du pardon, et qui méprise les pécheurs les considérant comme « intouchables », impardonnables à ses yeux. Il trouve l’audace de Jésus, qui accueille cette femme, incompréhensible. Il assiste stupéfait à la scène. Simon n’intervient pas, d’ailleurs que pouvait-il faire ? Il n’a pas loué de videurs professionnels pour sécuriser la rencontre. Et puis finalement « c’est très bien ainsi : on va voir comment le Rabbi va gérer la crise et jusqu’où elle va oser, jusqu’où va-t-il se laisser faire ? »
Mais l’une des choses que Simon ne comprends pas, c’est qu’en se plaçant en son coeur, en juge condamnant cette femme, sur le même plan que Jésus, il se fait doubler par elle sur la droite, par la charité de son geste humble d’hospitalité que lui, Simon, a omis de poser à l’égard de Jésus. Mais Simon se croit même supérieur à Jésus, qui pourtant sonde les cœurs et les reins, qui est le seul juste Juge et qui pourtant ne condamne pas le pécheur. Il prétend connaître cette femme mieux que Jésus : et savoir par conséquent ce que Jésus devrait penser, dire, faire, comme Marthe qui voulait que Jésus dise ceci et cela à sa sœur Marie ... (Lc 10,38-41) : dire au Verbe ce qu’Il devrait dire ou à l’Esprit du Fils ce qu’il devrait penser … Voilà l’audace irrecevable : celle de Simon et non l’humble audace de la femme pécheresse.
Contemplons la très sainte audace miséricordieuse de Jésus : elle est celle de l’Incarnation. Le sol de l’audace véritable de l’amour est l’humilité. L’audace de l’amour de Jésus est d’accueillir l’humble audace amoureuse de cette femme. Elle est pour le moins surprenante, surréaliste pour les catégories spirituelles de Simon Lui qui se révèle comme étant la Sagesse éternelle, le Fils du Dieu Très Haut, le seul Saint, se laisse toucher, laver, oindre les pieds, par cette femme pécheresse : + en effet, elle y fait ce qu’Abraham (Gn 18,4), le père des croyants, ou Jean-Baptiste, le plus grand des prophètes, n’ont pas osé faire (Jn 1,27) : laver les pieds de Dieu. + audace aussi dans son entrée et dans son geste du lavement des pieds en en bousculant le rituel habituel d’hospitalité. Ce que Jésus accomplira au dernier soir pour ses apôtres.
Par Jésus, nous sommes introduits dans le monde nouveau qu’est celui qu’instaure sa miséricorde. Il n’y existe pas de juste par soi-même, ni de pécheur qui ne pourrait pas être sauvé par sa miséricorde, comme le croit Simon, mais que des justes par la miséricorde accueillie avec humble confiance, que des pécheurs justifiés, tous pécheurs appelés au pardon, membres d’un syndicat pas comme les autres, le plus puissant de la terre, le P.P.P. (syndicat des Pauvres Pécheurs Pardonnées) ou Communion des Saints dans l’espérance : du roi David à Pierre, de Marie-Madeleine au Bon Larron, de l’enfant prodigue à Zachée, des apôtres à tous les saints en passant par Paul, de la femme pécheresse à chacun d’entre nous, du pape au simple laïc, tous baptisés, tous appelés par le pardon à la vie nouvelle et éternelle, par celui qui n’est pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (Mt 9,13).
Ce que Simon, nous-mêmes, nous oublions, c’est ce que notre frère, le Bx Jean-Joseph Lataste o.p. résumait ainsi de manière lapidaire : « N’oublie jamais que la main qui relève ton frère qui est tombé est la même main qui t’a empêché de tomber ». Qui es-tu pour condamner ton frère ? Connais-tu son histoire, ses épreuves ? Si tu avais connu sa misère, es-tu sûr que tu aurais fais mieux que lui ?  Oui, qui suis-je, moi-même pauvre pécheur, pour condamner mon frère pécheur comme moi, en le réduisant à son péché, en l’y enfermant par ma condamnation, alors que Jésus, le juste Juge innocent ne condamne pas le pécheur, révèle que le pécheur est plus grand que son péché, vaut plus aux yeux de Dieu que la peine qui lui a faite par son péché.
 « Simon, heureux ceux qui, comme cette femme que tu préjuges et méprises, savent se laisser faire humblement par l’audace miséricordieuse de Dieu, ils pourront faire miséricorde à leur tour » : « Heureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde ! »
« Simon, écoute comment Jésus lui-même te parle : face à ton attitude, Jésus aurait toutes les raisons de se mettre en colère avec toi, comme le père avec le frère aîné dans la parabole du fils prodigue. Tu es à l’égard de cette femme comme le fils aîné avec son frère prodigue qui revient vers son père : tu es récalcitrant à rentrer dans la joie du pécheur pardonné : dans cette parabole, le père est d’ailleurs obligé de sortir de sa maison une seconde fois pour son fils aîné qui refuse de rentrer, comme il le fit une première fois pour aller au devant de son fils prodigue et l’accueillir en sa miséricorde : chacun a nécessité de la miséricorde de Dieu. Comment le père s’adresse à son fils aîné au cœur endurci à l’égard de son frère : « Mon enfant …. » (Lc 15,31) Quelle sollicitude, quelle douceur ! De même pour toi, il t’appelle par ton prénom « Simon … » : un cœur qui veut s’adresser à un autre cœur pour un cœur à cœur : celui de sa miséricorde. Le fils prodigue qui revient, cette femme pécheresse qui s’avance, sont tes frère et sœur d’un même salut, d’une même miséricorde. Dieu t’aime du même amour qu’il aime cette femme pécheresse : reconnais que tu es pécheur comme tout le monde, comme lui, comme elle, et accueille sa miséricorde et tu seras sauvé ».
« Simon, regarde l’audace de Dieu, fruit naturellement divin de son amour : elle est celle de son Incarnation rédemptrice en laquelle il se met par pur amour à la hauteur de l’humble pécheur repentant, comme la femme pécheresse, et suscite ou réveille alors son audace confiante d’implorer le pardon de Dieu : « Lui qui était de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu » (Ph 2,6).
« Simon, écoute en toutes ces rencontres tout au long de l’Evangile où Jésus y révèle le pardon de Dieu, ll y écrit à chaque fois une mesure de la symphonie du nouveau monde, de son règne d’amour sans mesure, qui a pour nom miséricorde. Ainsi soit-il en nos vies. »

fr. Nicolas-Bernard Virlet, op


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